Poeme
Arthur Rimbaud 1870
« L'Éclatante victoire de Sarrebrück, remportée aux cris de vive l'Empereur ! »
Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose' Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux, - car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;
En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
Près des tambours dorés et des rouges canons, Se lèvent gentiment. Pitou' remet sa veste, Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms !
À droite, Dumanet, appuyé sur la crosse De son chassepot', sent frémir sa nuque en brosse, Et : « Vive l'Empereur !! » - Son voisin reste coi...
Un schako* surgit, comme un soleil noir... - Au centre, Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, - présentant ses derrières* - : « De quoi ?... »
Vocabulaire :
- apothéose : gloire, triomphe.
- Pitou et Dumanet sont des noms de personnages de soldats naïfs issus de la littérature: Ange Pitou, roman d'Alexandre Dumas (1850) et La Cocarde tricolore, vaudeville des frères Cognard (1831).
- chassepot : fusil de guerre.
- schako ou shako : chapeau militaire rigide à visière.
- Boquillon : personnage de soldat ridicule dont les aventures étaient racontées dans La Lanterne de Boquillon, un journal satirique de l'époque.
- ses derrières : ses fesses.
Accroche:
Arthur Rimbaud n'a que 16 ans lorsqu'il fugue à Charleroi, en Belgique, en octobre 1870. À la fois soucieux de maîtriser les codes poétiques classiques, influencé par l'exigence formelle des poètes du Parnasse, mais aussi profondément anticonformiste, Rimbaud laisse apparaître, dès ses œuvres de jeunesse et particulièrement ici, sa verve satirique et son goût de la caricature. l'out comme Victor Hugo, Rimbaud déteste Napoléon III et le Second Empire. Il s'oppose vivement à la guerre de 1870 dans de nombreux poèmes (« Le Dormeur du Val »).
Présentation du texte :
Le sonnet « L'Éclatante victoire de Sarrebrück » se fonde sur un événement historique : la piteuse victoire de Napoléon Il sur les Prussiens le 2 août 1870. Un mois plus tard, l'empereur est fait prisonnier lors de la défaite de Sedan : la chute du Second Empire est donc toute proche. Or, cette petite victoire sans intérêt stratégique de Sarrebrück avait été magnifiée par les journaux français alors que la presse belge n'avait pas été dupe et s'était moqué de cette bataille. Ce sont les gravures grandiloquentes et la propagande bonapartiste qu'Arthur Rimbaud a pu voir dans les journaux français qu'il tourne ici en dérision. Inspiré par une caricature de la presse belge, le jeune poète se saisit de l'occasion pour écrire un poème satirique et prend comme prétendu sujet l'arrivée de l'Empereur parmi ses soldats qui se reposent, puis se lèvent respectueusement pour lui faire honneur .
Problématiques possibles :
Comment ce sonnet pictural et politique exprime-t-il la haine du bonapartisme et de l'Empire ?
Comment l'intention caricaturale est-elle traitée dans ce poème ?
Comment se traduit la description d'un dessin ici ?
Comment ce poème, partant d'une caricature, renforce encore son caractère satirique pour dénoncer la propagande d'un empereur sur le point de perdre la guerre ?
Annonce du plan linéaire :
Nous verrons tout d'abord que ce poème se présente comme une gravure de journal, une caricature qui prend l'Empereur pour cible (du titre jusqu'au vers 4). Nous étudierons ensuite le piètre tableau d'une armée surprise en pleine sieste (v. 5-11). Enfin, nous nous pencherons sur l'irrévérence du tercet final et les doubles lectures qu'il peut susciter.
Plan:
I. Un sonnet-gravure
ll. Le piètre tableau d’une armée surprise en pleine sieste.
lll. Schako et Boquillon: doubles lectures et irrévérence finale
Conclusion:
Poème complexe et codé, ce sonnet met en œuvre de nombreux procédés pour dresser une caricature de la politique impériale au bord du gouffre en 1870 et nous fait découvrir cette caricature en quatre étapes :
- « Au milieu » la figure de l'empereur, moqué parce qu'il s'enorgueillit d'une faible victoire.
- « En bas » c'est-à-dire en-dessous, des soldats partagent une victoire qui n'a pourtant rien d'héroïque.
- À droite, on perçoit une certaine réticence à crier victoire.
- Au centre, révélée en dernier, la blague potache constitue la pointe du poème.
L'ironie est partout présente, dans le vocabulaire à la fois hyperbolique et antiphrastique qui qualifie la victoire, l'empereur et ses soldats. S'y mêlent des mots familiers et puérils, à relier peut-être à la figure du jeune prince que l'on devine sous le schako, mais aussi à la volonté de dérision et au mépris du poète lui-même pour les institutions napoléoniennes. Les couleurs criardes, les postures grossières et peut-être obscènes des personnages, l'emprunt à des figures fictives existant dans des journaux contemporains de Rimbaud nous invitent à construire mentalement une virulente et grotesque caricature de ce pouvoir impérial, frappé de vanité, d'optimisme décalé et d'aveuglement.