Emotions et psychopathologie
I. Les émotions : comment ça marche ?
A. La psychologie du sens commun
- Idée intuitive :
- "Mon cœur bat vite parce que j’ai peur."
- Schéma explicatif :
- Stimulus → Sentiment subjectif → Activation corporelle
B. Remise en question de cette intuition
1. William James : L'émotion découle des changements corporels
- Idée principale :
- "Nous nous sentons tristes parce que nous pleurons, en colère parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons."
- L'émotion est inséparable de la sensation corporelle.
- Les changements corporels précèdent et déclenchent le sentiment subjectif.
- Schéma explicatif :
- Stimulus → Processus réflexe, changement corporel → Sentiment subjectif
2. William Cannon : La spécificité des émotions vient du cerveau
- Critique de James :
- Plusieurs émotions peuvent provoquer les mêmes réponses corporelles.
- Les émotions sont spécifiques grâce aux processus cérébraux (thalamus), pas corporels.
- Schéma explicatif :
- Stimulus → Processus réflexe sous-cortical (thalamus) → Changement corporel OU Sentiment subjectif
3. Théorie de l'évaluation : appraisal theory
- Idée principale :
- L’émotion dépend de la signification donnée à un stimulus ou une situation (évaluation cognitive).
- Schéma explicatif :
- Stimulus → Évaluation cognitive (appraisal) →
- Changement corporel OU Réponse expressive OU Sentiment subjectif
C. Les composantes du processus émotionnel
- Situation
- ↓
- Évaluation émotionnelle (Appraisal)
- Attribue une signification émotionnelle à la situation/stimulus.
- ↓
- Tendance à l’action
- Prépare l’organisme à agir en fonction de l’émotion.
- ↓
- Réponses multiples :
- Cognitives, comportementales, expressives, physiologiques.
NB : Ces réponses contribuent toutes à former le sentiment subjectif.
II. Les émotions de base et leur fonction
A. La fonction adaptative des émotions
1. Rôles principaux
- Interrompre ou modifier le traitement en cours pour orienter l’attention sur ce qui est pertinent à l’instant présent.
- Produire un ensemble de réponses (cognitives, motrices, physiologiques, expressives) pour guider et coordonner l’engagement de l’individu dans son environnement physique et social.
- Objectif : Adaptation, affiliation, bien-être.
2. Les émotions de base
a. Joie
- Déclencheur :
- Satisfaction d’un besoin, atteinte d’un objectif important.
- Réaction :
- Approche, plaisir, altruisme, motivation à continuer.
- Fonction :
- Auto-récompense.
- Maintien de l’activité.
- Création et renforcement des liens sociaux.
b. Peur
- Déclencheur :
- Potentielle menace physique ou sociale.
- Réaction :
- Fuir, affronter, se figer.
- Fonction :
- Protection et survie face aux dangers.
c. Dégoût
- Déclencheur :
- Substances, odeurs, objets ou personnes perçus comme repoussants ou dangereux.
- Réaction :
- Rejet.
- Fonction :
- Éviter d’ingérer des substances nocives.
- Protection via expulsion (ex. vomissements).
- Préservation de la santé.
d. Tristesse
- Déclencheur :
- Perte, échec, incapacité à atteindre un objectif.
- Réaction :
- Arrêt des activités, retrait.
- Fonction :
- Conservation de l’énergie.
- Recherche de nouvelles stratégies.
- Mobilisation de l’entourage pour aide ou réconfort.
e. Colère
- Déclencheur :
- Obstacle, menace (intégrité physique, biens, statut), injustice.
- Réaction :
- Attaque.
- Fonction :
- Défense personnelle et suppression de la menace.
f. Surprise (parfois incluse)
- Déclencheur :
- Stimulus inattendu.
- Réaction :
- Arrêt temporaire de l’activité en cours, focalisation sur le stimulus.
- Fonction :
- Ajustement rapide à une situation nouvelle ou incertaine.
B. Fonction adaptative des émotions
1. Régulation normale
- Les émotions sont des phénomènes régulateurs naturels et essentiels.
2. Rôle dans l’évolution
- Sélectionnées à travers :
- Phylogenèse (évolution de l’espèce).
- Ontogenèse (développement individuel).
- Culture (contextes sociaux et historiques).
3. Réactions rapides et efficaces
- Permettent de mobiliser les ressources face à une situation donnée.
- Mise en place de comportements adaptatifs :
- Inspirés par des réactions passées (individuelles ou collectives) ayant prouvé leur utilité.
- Alternative plus efficace que l’absence de réponse
III. Les émotions en psychopathologie
A. Dysfonctionnement émotionnel
- Dans certaines situations, les émotions peuvent perdre leur fonctionnalité adaptative et devenir une source de souffrance :
- Pour soi-même (impact sur le bien-être individuel).
- Pour les autres (relations sociales perturbées).
Exemples concrets :
1. Le deuil
- Réaction normale :
- La tristesse liée à la perte d’un être cher est adaptative.
- Elle facilite une rupture saine des liens d’attachement.
- Permet la mise en place de nouveaux investissements affectifs, occupationnels et sociaux.
- Dysfonctionnement :
- Lorsque la tristesse persiste sans progression vers un détachement.
- Absence de nouveaux investissements affectifs ou sociaux.
2. Les inquiétudes
- Exemple de dysfonctionnement :
- Être envahi par des inquiétudes jugées irrationnelles ou exagérées.
- Ces préoccupations peuvent devenir chroniques et paralysantes.
3. Autres émotions problématiques
- Peur panique : Réactions extrêmes et souvent irrationnelles.
- Crises de colère : Impulsivité incontrôlée, impact social ou physique.
- Jalousie : Sentiment excessif et obsessionnel envers un tiers.
B. Les émotions comme plainte principale
- Les émotions douloureuses constituent souvent la raison principale de consultation psychologique ou psychiatrique.
- La demande fréquente des patients : Se débarrasser d’émotions sources de souffrance (anxiété, tristesse, colère, etc.).
C. Emotions et diagnostics psychologiques
- Presque tous les diagnostics du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) incluent des symptômes de nature émotionnelle :
- Présence excessive d’émotions (ex. anxiété généralisée, troubles bipolaires).
- Absence ou inhibition des émotions (ex. dépression majeure, troubles de la personnalité).
Conclusion : Une perspective clinique sur les émotions
- En psychopathologie, les émotions ne sont plus simplement des outils adaptatifs mais peuvent devenir des obstacles.
- La prise en charge thérapeutique vise souvent à réguler ces émotions pour restaurer un équilibre fonctionnel.
IV. La psychopathologie : Étude scientifique des émotions
A. Définition de la psychopathologie
- Discipline scientifique qui étudie les dysfonctionnements émotionnels et leurs impacts sur le psychisme et le comportement.
- Les troubles psychopathologiques :
- Correspondent à :
- Un dysfonctionnement psychologique qui dépasse les variations normales des émotions.
- Un sentiment de détresse personnelle.
- Une altération importante du fonctionnement dans la vie quotidienne.
- Exclusion : Ce dysfonctionnement ne doit pas être typique ou culturellement attendu dans une situation donnée.
B. Manifestations émotionnelles en psychopathologie
- Altérations des émotions positives et négatives :
- Diminution des réactions émotionnelles :
- Émoussement affectif : Réduction de l’intensité des émotions ressenties (ex. dans la schizophrénie).
- Humeur déprimée : Baisse persistante des émotions positives (ex. dans la dépression).
- Exagération des émotions :
- Peur intense : Réactions disproportionnées face à un danger perçu (ex. troubles anxieux).
- Colère excessive : Crises violentes, difficulté à réguler la colère.
C. Impact des troubles émotionnels
- Les troubles émotionnels entraînent :
- Une perturbation de la capacité à interagir avec l’environnement (ex. évitement dans les phobies).
- Des difficultés dans les relations sociales (ex. irritabilité excessive ou retrait affectif).
- Une atteinte au bien-être général et à la qualité de vie.
D. Approche scientifique et clinique
- Étudier les troubles émotionnels permet de mieux comprendre :
- Les mécanismes sous-jacents des émotions pathologiques.
- Le lien entre le cerveau, le corps, et le comportement.
- Objectifs thérapeutiques :
- Rétablir un équilibre émotionnel.
- Améliorer la régulation émotionnelle chez les patients.
V. Manifestations des émotions en psychopathologie (Philippot)
A. Sur-activation émotionnelle
- Définition : La personne souffre de l’émotion soit parce qu’elle est trop intense, soit parce qu’elle se déclenche de manière incontrôlée dans des situations qui ne la justifient pas.
- Exemples :
- Petite frustration > colère intense : Cela reflète un problème de régulation de l'intensité émotionnelle.
- Stimulus anxiogène > panique excessive : La personne panique comme si sa vie était en réel danger, ce qui peut être le résultat de réponses émotionnelles conditionnées (liées à une situation antérieure ou traumatique).
- Observation : La nature de l’émotion peut être adéquate par rapport à la situation, mais l’intensité est disproportionnée par rapport à la réalité de l'événement.
B. Sous-activation émotionnelle
- Définition : La personne souffre d’un manque d’émotion, où les émotions positives sont absentes.
- Anhedonie : Le plaisir des activités habituelles disparaît, et la personne ne ressent plus d'émotions positives. Cette condition affecte négativement l’engagement dans des activités qui apportaient autrefois de la satisfaction.
- Causes possibles :
- Épuisement émotionnel après un événement traumatique ou intense.
- Personnalité particulière (ex. psychopathe, qui manque d’empathie et de sentiments tels que la honte ou la culpabilité).
- Évitement émotionnel : Difficulté à ressentir ou exprimer des émotions en raison de mécanismes de défense.
C. Inhibition émotionnelle
- Définition : Empêchement ou suppression de l'expression émotionnelle, affectant aussi bien les réponses expressives que le sentiment subjectif.
- Inhibition chronique de l'expression émotionnelle :
- Associée à une réactivité physiologique accrue dans les situations émotionnelles.
- Peut entraîner une moins bonne régulation émotionnelle et un bien-être subjectif réduit.
- Conséquences interpersonnelles : Les malentendus et les difficultés de communication (ex. ne pas exprimer de manière adéquate une émotion) sont fréquents.
- Inhibition du sentiment subjectif :
- Peut être une réaction automatique face à un stress intense, comme dans les cas de dissociation (ex. la personne a l’impression de ne rien ressentir, de vivre dans un monde irréel).
D. Déficit de compétence émotionnelle
- Définition : Certaines personnes ne savent pas comment exprimer ou interpréter leurs émotions dans des contextes spécifiques, qu’il soit verbal ou non verbal.
- Exemple : Une personne ne sait pas comment exprimer sa colère de manière appropriée.
- Influence des règles sociales : Les expressions émotionnelles sont largement influencées par des règles sociales implicites, qui varient selon les contextes sociaux et culturels (ex. la manière dont la colère est exprimée peut varier selon les classes sociales).
- Conséquences du déficit :
- Les personnes avec un déficit de compétence émotionnelle ont souvent des relations interpersonnelles plus difficiles et un cercle social plus restreint.
- Elles éprouvent aussi des difficultés pour comprendre les expressions faciales des autres, ce qui complique les interactions sociales.
VI. Processus pathogènes (Pierre Philippot, 2011)
- Pierre Philippot résume 4 processus pathogènes influençant la psychopathologie émotionnelle, en s’appuyant sur des recherches et des modèles théoriques issus de la psychologie des émotions.
- Leslie Greenberg (2002) propose une nomenclature complémentaire basée sur l’expérience clinique. Selon Greenberg, l’aspect (dys)fonctionnel d’une émotion dépend du type d’expérience émotionnelle vécue et de son expression.
VII. Modes d’expérience et d’expression émotionnelle (Greenberg)
A. Les émotions primaires adaptatives
- Définition : Ce sont des réponses émotionnelles directes d’un individu à une situation donnée, qui correspondent à une évaluation réaliste et adaptée de la situation.
- Exemples :
- Injustice délibérée → colère
- Perte d’un être cher → tristesse
- Menace pour son intégrité physique → peur
- Caractéristique : Ces émotions sont fonctionnelles et adaptatives, car elles fournissent des informations cruciales pour la gestion de la situation et orientent vers des plans d’action appropriés.
B. Les émotions primaires maladaptatives
- Définition : Il s'agit d'une réponse émotionnelle immédiate qui devient dysfonctionnelle, c'est-à-dire qu'elle ne correspond plus aux enjeux réels de la situation.
- Exemples :
- Bruit d’explosion lors d’une fusillade → peur (réponse adéquate)
- Bruit d’explosion d’un ballon de baudruche lors d’une fête → peur panique (réponse inadaptée, souvent conditionnée)
- Stratégie thérapeutique : Ces réponses émotionnelles peuvent être traitées, souvent par des techniques d’exposition, afin de réduire leur impact inadapté.
C. Les émotions secondaires
- Définition : Les émotions secondaires sont des réactions à une émotion primaire ou à des pensées émotionnelles.
- Exemples :
- Culpabilité ressentie après avoir éprouvé de la colère.
- Peur ressentie en réponse à sa propre colère.
- Ressentir de la solitude et de l'anxiété après avoir eu la pensée : "Je suis incompétent, je ne pourrai jamais me faire accepter."
- Observation : Ces émotions sont souvent déséquilibrées, car elles ne correspondent pas à une évaluation objective de la situation. Ces pensées émotionnelles peuvent être modifiées par la restructuration cognitive.
D. Les émotions instrumentales
- Définition : Ce sont des émotions pas réellement ressenties mais exprimées dans le but d’obtenir quelque chose de l’entourage.
- Exemples :
- Un enfant qui tombe en apprenant à marcher peut pleurer pour obtenir plus d'attention.
- Pleurer pour éviter une sanction ou manipuler l'attention.
- Caractéristique : L’émotion devient un moyen d’obtenir un résultat, un but ou une récompense.
- Observation : Ce comportement n’est pas nécessairement inadapté, car il peut être soutenu par des règles sociales, mais peut entraîner des malentendus ou un sentiment de manipulation chez les autres.
E. Modèle multidimensionnel des troubles psychologiques
- Facteurs influents :
- Biologiques
- Comportementaux
- Sociaux
- Émotionnels et cognitifs
- Interaction : Ces facteurs interagissent de manière complexe et contribuent collectivement à la survenue de troubles psychologiques.
F. Verrouillage des boucles de rétroaction
- Définition : Il s’agit d’un mécanisme où un schéma émotionnel (ex. peur, colère) s’auto-réactive et s’amplifie (sur-activation émotionnelle).
Boucle de rétroaction perceptive (ou perceptivo-attentionnelle) :
Lorsqu’un schéma émotionnel est activé (par exemple, une croyance négative sur soi-même ou l’avenir), le seuil perceptif pour les éléments associés à ce schéma diminue.
Ces éléments sont alors plus facilement perçus, ce qui réactive et renforce le schéma émotionnel initial
Boucle de rétroaction corporelle :
L’activation d’un schéma (par exemple, panique) entraîne des réactions corporelles spécifiques (par exemple, pulsion de fuite, accélération du rythme cardiaque, etc.).
Ces changements corporels réactivent le schéma émotionnel, amplifiant la réponse émotionnelle.
Boucle de rétroaction cognitive :
L’activation du schéma émotionnel réactive les images et concepts mentaux associés.
Cela renforce le schéma et maintient la réponse émotionnelle.
G. L’évitement émotionnel
- Définition : Pour de nombreux auteurs, l’évitement émotionnel est au cœur de la psychopathologie.
- Barlow & Allen (2007) proposent que l’évitement émotionnel soit le moteur central de nombreux troubles psychopathologiques.
- Deux alternatives face à une émotion pénible :
- Perception de l’émotion comme intolérable : L’individu va chercher à supprimer ou éviter cette émotion (ex. éviter les lieux ou situations associées).
- Perception de l’émotion comme désagréable mais tolérable : L’individu accepte l’émotion et tente de la gérer de manière plus saine.
Modèle du maintien de la détresse émotionnelle (Barlow & Allen) :
Si l’évitement émotionnel est efficace à court terme, il est difficile de maintenir cette stratégie à long terme (évitement constant de certains stimuli comme des objets, des lieux, des personnes, des pensées).
L’évitement entraîne une augmentation des émotions négatives et une humeur dépressive à long terme. Cela est épuisant car l'individu doit toujours être sur ses gardes.
L'acceptation émotionnelle mène à un rééquilibrage naturel de l'humeur et à une amélioration du bien-être.
