La justice est une notion aux sens multiples (polysémique). Contrairement à la loi, qui a un aspect moral, la justice est plus délicate car elle englobe plusieurs dimensions.
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La justice à 3 dimensions elle peut être vue comme :
La justice comme vertu, valeur morale ou sentiment personnel.
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La justice comme norme sociale et théorie juridique. Elle quitte le domaine moral pour le domaine juridique (sociétal) et devient plus intériorisée comme droit.
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La justice comme institution (tribunal). Ces trois dimensions sont liées car : l'institution est censée appliquer une justice juridique normative qui s'inspire d'une justice morale. Il est néanmoins important de les distinguer.
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Étymologie
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Le grec a influencé le latin. Diké était la déesse de la justice humaine, avec deux sœurs : la déesse de la loi et la déesse de la paix. De Diké dérive le mot latin dicere qui signifie "dire", soulignant l'idée d'oralité dans le rendu de la justice. Il existait aussi une déesse de la justice divine.
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Justitia dérive de justus qui signifie "juste", c'est-à-dire ce qui respecte le juste. Jus signifie aussi le droit au sens large. Jus pourrait provenir de la même étymologie que jurare qui signifie juger dans un sens très religieux, indiquant une dimension religieuse fondamentale de la justice. Un débat non tranché existe sur l'étymologie fondamentale de jus au-delà de jurare. Une proposition plus récente suggère une dérivation de jumere, signifiant "ordonné".
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Rober Jacob propose un lien entre jus et le "jus" que l'on boit (vin, viande), associant la justice à un aspect social, un rassemblement autour d'une table, où la personne ayant le privilège de couper la viande (le juge) distribue le "jus" qui coule et irrigue partout comme un souffle. Ceci met en avant le côté rituel de la justice.
1) Justice et vengeance
L'idée de justice est intrinsèquement liée au renoncement à la violence et à la vengeance. C'est une idée cruciale du point de vue anthropologique, appelée hétéronomie, impliquant un tiers impartial pour trancher les litiges. La vengeance met la société en danger car elle engendre la violence. Le problème est l'équilibre, la question de "œil pour œil, dent pour dent".
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Le principe de toute société ordonnée et civilisée est de ne pas se faire justice soi-même (auto-justice), qui est une forme complexifiée de vengeance et risque d'être disproportionnée et donc injuste. Ce renoncement s'apprend dès l'enfance avec les parents qui tranchent les litiges.
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La loi du Talion ("œil pour œil, dent pour dent"), présente par exemple dans la bible, est souvent mal comprise. C'est déjà une avancée en matière de régulation car elle promouvoit vengeance encadrée, une limite imposée à la vengeance pour ne pas aller plus loin.
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L'évolution suivante est l'édiction de lois codifiées, comme les dix commandements ou le code d'Hammurabi (premier code de loi), qui sont le fruit de décisions de justice. Très tôt, on distingue le châtiment envers la victime (qui doit être indemnisée) et le châtiment envers l'état (qui doit être "racheté" d'une certaine forme).
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Le stade plus définitif est l'interdiction de tuer sans prévoir forcément la sanction, laissant cela aux juges. Les dix commandements sont à ce stade ("tu ne tueras point"). C'est une bonne construction car c'est à la justice de punir et de "venger" la victime d'une certaine façon.
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La justice agit aussi en amont de la violence en permettant de se confier à un juge avant de devenir violent.
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Il existe une surreprésentation de la justice pénale dans notre système, qui donne à penser que le rôle d'un procès d'assises ou la nature de la prison est de se venger, que le coupable souffre. Cependant, la mission objective des prisons n'est pas la vengeance.
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La vengeance est inhérente mais pas forcément satisfaisante, comme le montrent les films de vengeance cf Montecristo.
2) Justice et religion
Il existe des liens importants entre la justice et la religion.
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On trouve une idée de justice transcendante assez ancienne, comme avec la déesse Diké ou dans le code d'Hammurabi.
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Inversement, les textes religieux (catholiques, chrétiens) sont remplis d'idées de justice et de procès. L'Ancien Testament décrit un Dieu qui juge et condamne (ex: Adam et Eve). Il y a des illustrations procédurales dans cette histoire, avec Adam et Eve essayant de se défendre.
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Des figures comme les rois David et Salomon sont rois parce qu'ils sont juges. La figure de Job représente une autre forme de justice, la justice de la grâce, où le juste est récompensé par la bonté divine.
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La psychostasie (le jugement dernier, la pesée des âmes) est une idée présente dans différentes religions, incitant à être bon et juste sur terre pour être jugé favorablement au ciel. Cette idée était extrêmement puissante et influençait même les rois qui craignaient l'enfer.
3) Justice et philosophie
L'invention de la philosophie par les Grecs, en même temps que la démocratie, place la justice comme thème majeur de réflexion, "laïcisant" en un sens les thèmes religieux et mythologiques.
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Héraclite disait que "S’il n’y avait pas d'injustice, on ignorerait jusqu’au nom de la justice", suggérant que le sentiment d'injustice a précédé l'idée de justice, ce qui pourrait être anthropologique.
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Platon, élève de Socrate, rapporte que la justice est l'une des plus grandes idées qui nous irriguent, autour desquelles l'homme est construit et la société fonctionne. Comme l'allégorie de la caverne, ce sont des idées que l'homme ne peut que deviner. C'est une vision très anthropologique.
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Aristote a une vision plus pragmatique : l'homme est un animal politique (vit en société) et la justice existe parce qu'il y a des sociétés. La justice n'est pas quelque chose d'en amont, mais une construction humaine. Il dit que la justice est dans le cœur de l'homme et qu'en société, on voit que la vengeance n'est pas bonne et qu'il faut une justice. L'idée de justice peut différer d'un endroit à l'autre.
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Aristote considère la justice comme une vertu complète, non en soi, mais par rapport à autrui, souvent perçue comme la plus importante des vertus.
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Selon Aristote, la justice a un côté politique et agit en amont et en aval. Pour lui comme pour Platon, la justice est plus importante que la loi.
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Aristote distingue la justice commutative (justice privée, résolution des litiges) et la justice distributive ou géométrique (justice publique, pénale).
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La formule célèbre attribuée à Aristote est "suum cuique tribuere" ("à chacun le sien"). Pour lui, "la justice c’est accorder à chacun ce qui lui est dû". Cette définition est ambiguë car "ce qui lui est dû" n'est pas exactement ce à quoi on a droit. Elle est suffisamment vague pour s'appliquer à différents systèmes (peine au criminel, rémunération à la victime, dommages-intérêts). Cependant, dans un sens social, elle peut justifier de donner plus à ceux qui ont des positions élevées. Cette définition a connu un succès gigantesque mais a été détournée, par exemple par les nazis pour justifier l'extermination des Juifs en leur accordant "ce qui leur était dû". Aristote n'aurait pas validé ce détournement, mais cela illustre que la justice n'est pas une idée éternelle et universelle, elle est profondément subjective et dépend de ce qu'on en fait, comme l'individualisation de la peine aujourd'hui.
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Les Romains sont des héritiers de la Grèce en philosophie et en droit. Ils reprennent des idées comme la justice distributive et les définitions du Digeste, qui dit que le droit est l'art du juste et du bon.
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Ulpien définit la justice comme "la constante et perpétuelle volonté d’accorder à chacun ce qui lui est dû, d'accorder son droit à chacun."
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Les Romains intègrent la philosophie stoïcienne, avec l'idée d'universalité, de citoyen du monde et de vision universaliste. Ils mélangent cela avec l'idée de droit naturel (héritée de Platon) : dans la nature, l'homme doit être juste. Cela ajoute une idée d'objectivité à la subjectivité de la définition.
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Gaius explore l'idée d'un droit propre à chaque cité et d'un droit qui s'applique à tous (ex: reproduction des animaux, famille, liberté). Le sentiment de justice imprègne le droit des gens.
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L'invention du droit en Occident par les Romains est souvent mal comprise. Ils ont inventé une science du droit, pas le fait d'avoir des relations juridiques. Ils ont inventé la jurisprudence au sens de la doctrine (les professionnels du droit, les juristes). Dans d'autres civilisations, les juges étaient souvent des prêtres ou des rois, tandis que les Romains créent des professions encadrées avec une doctrine et une université pour l'étudier. Cela venait beaucoup de la justice.
4) Justice et droit
(Cette section semble fusionnée ou traitée dans la section précédente dans le plan fourni par la source12.... La structure source continue directement avec la section 5).)
5) Justice et État moderne
Des évolutions majeures apparaissent avec Machiavel au début du 16ème siècle.
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Machiavel apporte l'idée révolutionnaire que la morale et la vertu ne sont pas ce qui permet de gouverner. Il vaut mieux être craint qu'aimé. Le plus dur est de se maintenir au pouvoir.
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L'idée de justice comme vertu morale est perçue comme religieuse. À l'époque de l'humanisme, l'homme est placé au centre et le poids du divin est marginalisé.
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Machiavel est l'un des premiers à dire "La force est juste quand elle est nécessaire". Pour lui, la justice est avant tout le pouvoir. Le gouvernement utilise la justice comme un moyen plutôt que comme une fin.
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Hobbes va dans le même sens, rejetant l'idée platonicienne de justice. Son anthropologie est pessimiste : l'état de nature est une guerre de tous contre tous. Il faut un contrat politique où l'on abandonne la liberté au profit de la sécurité.
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Pour Hobbes, "rien ne peut être injuste" dans l'état de nature. Les notions de bon/mauvais, juste/injuste n'ont pas leur place où il n'y a pas de pouvoir commun, pas de loi. Justice et injustice ne sont pas des facultés individuelles mais des qualités relatives à l'humain en société.
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Hobbes affirme que la justice est le rôle de l'état, et que celui qui est au pouvoir sera forcément juste.
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C'est une rupture gigantesque avec les conceptions religieuses et médiévales du pouvoir. C'est l'avènement du positivisme et du cartésianisme.
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Avec cette vision, la justice perd son statut premier. Aboutir à dire que c'est juste parce que c'est du droit peut mener à des régimes comme ceux d'Hitler ou Pétain. Cela ne fonctionne pas car la justice comme vertu ne peut être totalement déracinée des citoyens.
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L'exemple de la loi de "moralisation de la vie publique" renommée "confiance dans la vie publique des institutions" illustre la difficulté de mettre des termes subjectifs comme "moralisation" (rappelant bien/mal) dans la loi, jugé trop risqué par les juges. Le but est de restaurer la confiance plutôt que de moraliser.
6) Justice et économie
C'est un aspect plus récent lié à l'avènement de la société capitaliste et plus récemment de consommation, avec l'idée de l'"homo economicus".
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Alain Supio critique l'économie, considérant qu'on devrait être gouverné par la justice plutôt que par les statistiques.
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L'économie au sens ancien était l'administration du foyer, l'organisation du monde. Au sens moderne (capitalisme ou anti-capitalisme comme Marx), c'est surtout la justice sociale qui est concernée : conditions de vie, dialectique riche/pauvre, lutte des classes. Marx, juriste avant d'être économiste, a développé cette idée de justice sociale.
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L'utilitarisme, développé par Jeremy Bentham et John Stuart Mill, est une philosophie politique importante. Elle s'oppose à l'idéalisme et au droit naturel, prônant un pragmatisme utilitariste.
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Caricaturé en France comme une vision égoïste, l'utilitarisme cherche le bonheur général en se basant sur l'idée de l'utilité. C'est une doctrine qui a favorisé le progrès (précurseur du féminisme, liberté sexuelle, santé, état providence).
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C'est une doctrine de calcul pragmatique, subjectif, qui évalue les politiques en fonction de leur efficacité économique*. De plus en plus, on raisonne en termes économiques ("ce que ça coûte"), par exemple dans la politique d'immigration.
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Cette idée que ce qui est juste est aussi une question d'argent est critiquable. Paradoxalement, Marx et le capitalisme partagent l'idée que l'argent vient en premier. L'exemple du Covid-19 montre qu'on dépense beaucoup d'argent pour sauver des vies.
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John Rawls, se revendiquant de l'utilitarisme, a développé une théorie de la justice. Il propose le "voile d'ignorance" pour faire évoluer la pensée utilitariste. Ce concept, faisant référence au bandeau sur la dame justice, prône un retour à une position universelle et abstraite pour la justice et la justice sociale. Son influence est gigantesque
