Thème principal : Qu’est-ce qu’une œuvre ?
I. Définition et distinction entre texte et œuvre
• Le terme « œuvre » implique une notion d’autorité et de canon, et se distingue du texte.
• Différence fondamentale :
• Texte = ensemble de signes linguistiques indépendants.
• Œuvre = produit d’une interprétation et d’une assignation d’un contexte (historique, esthétique, critique).
➡ Idée clé : L’« œuvre » n’existe pas en soi, elle est le résultat d’un processus d’assignation et d’interprétation.
II. Borges et la question de l’histoire de production
📖 Texte étudié : « Pierre Ménard, auteur du Quichotte » (Borges, Fictions)
• Résumé :
• Pierre Ménard réécrit Don Quichotte sans le copier ni le plagier, mais en produisant le même texte que Cervantes, mot pour mot.
• Pourtant, ce n’est pas la même œuvre, car le contexte d’énonciation et de réception modifie profondément son sens.
• Ex. : Une phrase qui, chez Cervantes, est un éloge rhétorique de l’Histoire, devient chez Ménard une théorie critique sur la vérité historique.
➡ Conclusion de Borges :
• L’histoire de production détermine la signification d’un texte.
• Un même texte peut donner lieu à plusieurs œuvres selon son contexte d’assignation.
III. Genette et la théorie de la pluralité opérale
📖 Texte étudié : L’Œuvre de l’art (Genette, 1994)
• Reprend l’exemple de Borges pour montrer que deux textes identiques peuvent produire des œuvres différentes.
• Idée clé : La distinction entre texte et œuvre repose sur l’histoire de production et les fonctions attribuées à un texte.
🖼 Parallèle avec l’art contemporain :
• Ready-made de Duchamp : Un objet du quotidien (ex. Fontaine, 1917) devient une œuvre d’art simplement parce qu’il est assigné comme tel dans un contexte spécifique (le musée).
• Application au Quichotte de Ménard :
• Un texte peut être perçu comme un détournement artistique, un plagiat, ou une récupération conceptuelle, selon la manière dont il est attribué.
• Ex. : La réception de La Vie devant soi change lorsqu’on apprend qu’Emile Ajar est en réalité Romain Gary.
➡ Thèse de Genette :
• Une œuvre est un texte + une histoire de production.
• La pluralité opérale signifie que chaque réinterprétation ou réattribution produit une nouvelle œuvre.
IV. Critique de l’histoire de production comme critère unique
• Objection : Genette semble suggérer que l’histoire de production est une donnée objective, déterminant définitivement l’identité de l’œuvre.
• Contre-argument : L’histoire de production est elle-même une construction lectorale :
• Elle est reconstruite après coup par les lecteurs, les critiques et les historiens.
• Elle est sujette à réinterprétations et recontextualisations successives.
• Conséquence : Il n’existe pas une seule « vraie » histoire de production, mais des constructions concurrentes et évolutives.
➡ Synthèse :
• Si l’histoire de production est une construction, alors chaque lecteur peut produire une œuvre nouvelle à partir d’un même texte.
• Une œuvre n’a pas d’identité stable : elle varie selon son contexte de réception.
V. Enjeux méthodologiques et critiques
• Peut-on parler d’une œuvre indépendante du texte ?
• Quelle place accorder à l’histoire de production dans l’interprétation ?
• Le statut de l’auteur est-il encore pertinent si c’est le lecteur qui reconstruit l’œuvre ?
📖 Exemples d’application :
• Lettres de la religieuse portugaise : perçues comme authentiques avant d’être attribuées à Guilleragues.
• La Vie devant soi : changée par la révélation du pseudonyme Ajar/Gary.
• Faux Vermeer de Van Meegeren : la perception des tableaux change après la découverte de leur falsification.
➡ Idée finale :
L’œuvre est une construction dynamique, façonnée par ses récepteurs et son histoire d’assignation.
