définition générale
- les modalités d'observation directe en sociologie sont presque aussi diverses que les terrains ou les objets d'investigation.
On repère néanmoins deux grandes postures polarisées:
- observation diffuse
- observation analytique
observation diffuse:
- pratique souvent convoquée dans certains travaux de sciences sociales
- peu d'exigences, hormis avoir un contact direct avec la réalité
- ne précise pas ce qui a été observé exactement
- livre une "description de lieux, de comportements saisis de manière globale"
- modalités de l'"usuel, du typique, de la règle"
- écarte volontairement les variations ou spécificités des phénomènes, laissant le lecteur ignorer les variations possibles dans la réalité
- citation de Chapoullie (2000): sur l'occultation "de l'éventail des variations possibles dans les occurrences des phénomènes considérés".
observation analytique:
- s'attache à rendre compte des phénomènes. à partir de constats précis et circonstanciés
- s'appuie sur des catégories dérivées de la pratique
- cherche à maintenir la cohérence au-delà de cas empiriques singuliers, afin que la situation étudiée soit possible à caractériser
- cette forme d'observation est privilégiée par les démarches désireuses de décrire les développements.
phase de l'enquête par observation directe:
- un enchaînement de phases, de l'entrée sur le terrain au départ
- inclut l'observation proprement dite (via sens et mémoire), prises de notes
- présentation articule ces phases de manière isolée, mais dans la pratique elles ne sont pas strictement linéaire
- nécessité de mouvements d'anticipation et de rétrospective durant la recherche
- développement de l'analyse et de l'interprétation ne suit pas un ordre fixe.
construction du questionnement
- souvent considérée comme étape première en épistémologie des sciences sociales
- les questions sur les faits sociaux sont orientées par la perception du chercheur, liée à son immersion dans l'objet d'étude et son contexte
- les questionnements s'imbriquent dans les attentes des acteurs impliqués dans le terrain.
- la perception du chercheur donne à voir les dimensions du réel de façon circonscrite ou contrainte selon l'objet d'étude
construction de l'objet d'enquête
- l'objet est prédéfini par les modalités d'observation (ex: "à hauteur d'homme")
- position d'observation, type de relation avec observés, profondeur de la situation observable
- la durée de l'immersion et la relation enquêté-observé influencent la précision de l'analyse finale.
- passage entre anticipation/théorisation et confrontation effective au terrain. L'analyse s'affine souvent par allers-retours entre réalité et hypothèses
- exemple mobilisé: Burawoy (2015), notion de "freinage" ou de "travail quitte à voisine" pour le sociologue engagé en terrain.
- le type de raisonnement attendu sur des matériaux d'observation ne suppose pas un échantillon sélectionné dans un souci de représentativité statistique
- le terrain n'est pas choisi en fonction de critères de pertinence théorique qui seraient anticipantes; rien ne saurait le garantir à priori.
- en revanche, compte tenu de l'objectif de bien connaître le contexte des observations, la pratique d'enquête réclame un gros investissement sur le terrain retenu, à la fois en temps et en mobilisation de la personne du chercheur
- le choix du terrain va donc viser à rendre supportable l'engagement du chercheur
- ce qui importe alors n'est pas tant le choix de telle circonstance sociale plutôt que de telle autre pour son exemplarité ou pour sa typicité, mais le fait qu'elle puisse être englobée par l'investigation, qu'elle ne comporte pas trop de ramifications, qu'elle n'exigeasse pas l'ubiquité de l'observateur.
l'opération de découpage du réel et pertinence pratique
- l'opération de découpage du réel, d'extraction d'un "terrain", doit répondre à des critères de pertinence pratique
- certaines caractéristiques ont déjà été évoquées, comme une délimitation physique claire du terrain et une accessibilité à l'investigation
- le terrain consiste donc en un nombre limité de lieux, de personnes les fréquentant, d'actions, d'évènements y survenant.
- si cette situation a une stabilité ou une forme de récurrence, l'observation peut s'approfondir, s'affiner avec le temps, avec la répétition.
- le terrain retenu ne doit pas être trop grand pour éviter que le chercheur n'épuise toutes ses forces dans l'impérieuse nécessité d'établir le contexte des constats qu'il dresse.
pertinence sociale et analyse de la situation
- il faut que la situation directement observée garde une pertinence sociale pour la question étudiée
- exemple: pour le processus d'orientation des élèves dans l'enseignement secondaire, on peut considérer a priori que la réunion d'un conseil de classe est un terrain pertinent socialement, alors que le temps passé durant la récréation dans l'espace des toilettes ne l'est pas sauf peut-être pour d'autres questions.
- cette pertinence sociale du terrain s'incarne dans une unité étanche aux autres et le réfectoire scolaire est sans doute un lieu ou les jeunes échangent des commentaires sur leurs projets d'orientation et les ajustent.
relations sociales observées et contingences
- il faut entendre "tout" comme un ensemble de relations sociales (situation de co-présence, interaction à distance..) concourant à une signification commune (de production , de consommation, de célébration..) non sans, parallèlement, concourir peut-être à d'autres sociabilités, de classement social, etc..
- le processus d'orientation scolaire est en partie le produit de contingences administratives et de négociations entre différentes catégories d'agents de l'institution
- assister au conseil de classe ne suffit pas: les conditions de travail des différents professionnels impliqués sont autant en jeu que les performances scolaires des élèves.
- les décisions d'orientation à l'issue d'un conseil ne se comprennent donc qu'à la condition d'avoir saisir les préoccupations des chefs d'établissement soumis à des contraintes administratives de remplissage des classes, celles des enseignants soucieux de défendre leur monopole sur la compétence pédagogique, ou celles des conseillers d'orientation, critiques vis-à-vis des jugements professoraux.
extension d'un champ d'observation
- reste que l'extension du champ d'observation est une question rarement réglée en une fois.
- elle est à réajuster sans cesse au quotidien de l'enquête par observation directe.
présence de l'observateur et choix du mode d'observation
- l'observateur ne reste jamais parfaitement extérieur à la situation observée (sauf à observer via une caméra de surveillance à l'insu de tous)
- sa présence influe sur les conduites des acteurs: il s'expose à ce que ceux-ci ajustent leurs actes en tenant compte de sa présence
- paradoxe de l'observateur (Schwartz, Labov): influence sur la qualité des données recueillies par observation directe
- le choix du mode d'observation doit tenir compte du rôle social occupé par l'observateur dans la situation
- être identifié comme observateur ou occuper un autre rôle permet de limiter ou de transformer les biais.
rôle social de l'observateur
- faire coïncider le rôle social et celui de l'observateur est rarement simple
- il existe différents rôles d'observateur, chaque situation requérant une adaptation (contrôleur, censeur, professeur, patron..)
- les sujets peuvent adopter des comportements de conformité aux attentes de l'observateur, ce qui pose la question de la rupture avec le quotidien.
- le rôle d'observateur scientifique expose à la critique de perturber la situation; il importe de distinguer les informations filtrées.
éviter les écueils: endosser un rôle déjà existant
- endosser un rôle déjà présent dans la situation étudiée est une solution (ex: balayer avec les agents pour accompagner leur tournée)
- cela implique une participation minimale ou une implication plus profonde selon les cas.
mobilité sociale de l'observateur
- porter une blouse blanche en pharmacie ou être pompier volontaire facilité l'observation incognito
- le choix du rôle existant permet de se mouvoir dans l'espace et de saisir la complexité des positions et relations sociales
- exemple: observer en se faisant passer pour un malade ou une aide-soignante aide à percevoir la différenciation du traitement entre rôles sociaux (Arborio, 2012)
cas particuliers: permutation de rôles et situations de hiérarchie
- possibilité d'occuper successivement différents rôles (différents niveaux hiérarchiques d'une même entreprise, ex: grande distribution, Benquet, 2013; abattoir ou boucherie, Muller, 2008)
dilemme méthodologique: observer ou participer?
- le choix ne se résume pas à observer comme observateur au risque de perturber ou à participer au risque de ne plus observer du tout.
- certaines situations ont des rôles précisément faits pour observer (supermarché, examen, validation d'acquis..)
- présence possible dans l'entreprise, école, prison, etc. sous des rôles périphériques réguliers (consultant, visiteur, journaliste, stagiaire..)
comparatif des statuts d'observateurs.
à découvert:
- accès à des informations par questions (mais réponses sous contrôle)
- possibilités de prises de notes (parfois soumis à accord)
- accès à la variété des situations observables (sous réserve d'acceptation)
incognito:
- adéquation des constats à la réalité ordinaire
- compréhension intime des rôles sociaux
- accès à des informations par questions ( - mais possible avec du temps)
- possibilité de prises de notes ( - sauf si le rôle prévoit l'écriture)
- accès à la variété des situations observables (- comme un acteur ordinaire dans le rôle)
discussion sur les postures:
- les postures ne sont jamais absolues: l'observation incognito est parfois présentée comme exemptant de biais, mais elle a aussi ses propres limites (modifications comportementales, suspicion,..)
- la polarisation majeure concerne l'enjeu des artefacts liés à la présence de l'observateur et la difficulté à totalement s'effacer
l'enquêteur ne peut pas toujours observer incognito:
- cela empêcher d'obtenir certaines informations sensibles
- des questions trop directes peuvent surprendre et nuire à la relation avec les acteurs observés
il est souvent nécéssaire d'obtenir une accréditation pour entrer sur le terrain:
- exemple: stage, convention, permission spécifique
- même avec un accès officiel, il faut du temps pour s'intégrer et laisser les relations se nouer
la connaissance du contexte s'acquiert progressivement:
- les acteurs deviennent petit à petit des informateurs privilégiés
- il faut parfois s'adapter à des variations de planning (changements, congés, durée non définie à l'avance)
la durée de l'enquête ne doit pas être fixée rigoureusement à l'avance:
- laisser le temps aux situations de se transformer
- profiter de l'ouverture de "nouvelles pistes" au fil du temps
problèmes de temporalité en observation
- l'enquêteur risque de s'égarer dans une observation qui n'a pas de fin, s'il ne fixe pas de limite temporelle
- à chaque nouvelle journée, on découvre de nouveaux éléments, ce qui peut repousser sans cesse la fin de l'étude
- il ne faut pas négliger ce risque, car l'observation doit produit une analyse, pas être une quête infinie du détail.
diversité des rythmes sur le terrain
- le temps d'observation doit être suffisamment long pour contextualiser l'activité étudiée
les rythmes du terrain varient:
- exemple: l'atelier étudié par D.Roy (2006) comporte des phases "calmes" et des phases de forte activité
- en milieu hospitalier (ex: urgences), les situations sont souvent imprévisibles et alternent entre routine et crise.
Glasser & Strauss (1968) montrent l'importance de travailler sur plusieurs sites en même temps, malgré la difficulté de contextualisation.
observation à découvert et pression sur le terrain
Parfois, l'enquêteur ne passe pas inaperçu:
- exemple: M.Castra (2003) sur le "bien mourir" procède à une observation continue dans un service de soins palliatifs
L'intrusion d'un étranger dans un groupe pèse sur la durée de l'enquête et sur la spontanéité des situations
Glaser & Strauss multiplient les terrains pour réduire la pression sur les observés, tout en diversifiant les expériences et pour éviter d'être trop visible.
Penef (1992) souligne un autre enjeu: la multiplicité des activités à observer (prise de notes, lectures, reproduction d'actions) facilite une observation de qualité, même sur des terrains variés.
points méthodologiques
- Il faut se laisser du temps pour dépasser la première impression du terrain, surtout si le milieu étudié est vaste ou complexe
- comprendre une situation demande une immersion longue: il faut accepter de se sentit temporairement perdu pour s'imprégner réellement du contexte.
- l'observation débute parfois par une exploration sur internet (videos, réseaux sociaux, groupes, pratiques des jeunes militants d'extrême droite)
- le "prisme d'internet" peut nuire à l'enquête: risque de se présenter de façon trop idéologique lors du contact sur le terrain
- l'objectif n'est pas d'abord d'acquérir des connaissances certifiées mais de préparer la meilleure présentation de soi possible au moment critique de l'entrée.
observation à découvert:
- préparation = identification des personnes clés et de leur pouvoir
- recherche de l'appui des personnages clés (lettre, mail, appel, rencontre)
- but: éviter les conflits ou s'y préparer
observation incognito:
- connaissance préalable pour choisir un rôle social crédible
- nécessite l'inventaire des rôles du terrain et des compétences associées
- exemple: C.Avril (2014) s'infiltre comme aide à domicile, commence par les réseaux, gagne la confiance pour accéder à l'ensemble des activités
entrer sur le terrain
- les premiers instants sur le terrain sont déterminants
- la posture et le périmètre d'observation se définissent à ce moment
- les décisions en amont conditionnent l'ensemble de l'enquête ( qualité, forme, possibilités d'adaptation)
préparer l'entrée
une connaissance, même indirecte, de la situation à observer augmente les chances de réussite:
- limite les mauvaises surprises et les erreurs d'entrée
moyens de préparation:
- repérage des lieux
- dépouillement de données administratives (ex: comptabilité d'entreprise ou statuts d'association)
- analyse d'archives (ex: presse locale)
- documentation ethnographique disponible (ex: affiches, tracts)
- repérage d'éléments sur internet
- rencontre d'informateurs internes ou observateurs profanes
exemple concret: S Bouron (2019) prépare son entrée dans un groupe identitaire par une veille de vidéos postées sur des camps d'été, observation indirecte stratégique.
- l'entrée sur le terrain requiert de prendre en compte la neutralité du chercheur par rapport aux enjeux sociaux et la nécessité de témoigner de respect envers les acteurs observés, qui sont attentifs aux marques de mépris ou de bienveillance, parfois jugées condescendantes.
- il est rare de rencontrer tous les interlocuteurs sur le terrain en une seule fois; la présentation de soi se répète à chaque enquête ou lors de changements d'équipes
- Cette répétition oblige à adapter la présentation à chaque interlocuteur et à rester attentif au maintien d'une réserve (Fournier, 1966)
- La présentation de soi sur le terrain peut être réinterprétée par les acteurs, influant sur les informations qu'ils livrent ou la distance qu'ils acceptent envers le chercheur.
observation incognito et observation découverte
- lors de l'observation incognito, les premiers instants sur le terrain sont décisifs: il s'agit de ne pas "faire trop", pour éviter de se distinguer négativement, comme trop zélé ou trop réservé selon le contexte professionnel ou culturel.
- observer les autres nouveaux venus permet d'ajuster son comportement
- l'observation est d'abord un travail de collecte de matériaux, puis d'analyse; dans la phase incognito, elle se limite parfois à des tâches banales (ex: jouer au football sur une esplanade, se rendre aux bains-douches municipaux, Tremoulinas 2007; levy-vroelant 2016)
- certains étudiants en sciences sociales ont mené des enquêtes semblables dans des quartiers populaires, selon Jounin (2014)
- La maladresse dans la réserve n'est pas forcément négative: elle peut induire de la curiosité et autoriser une forme d'intégration, tant que la réserve est maîtrisée pour ne pas "surcharger" les pairs.
- les entrées en matière maladroites ne sont pas à exclure tant qu'elles s'accompagnent de manifestations de bonne volonté.
la présentation de soi, liens et enjeux
- se présenter suppose de donner des gages de neutralité, mais aussi d'expliciter ces gages dans des situations contractuelles et d'être flexible
- la présentation de soi doit aussi être adaptée à la communauté étudiée, et peut être facilitée par la recommandation ou la médiation d'acteurs reconnus (Whyte, Doucet)
- les liens du chercheur avec les autorités extérieures (professer, commanditaires) et avec les autorités propres à la situation observée doivent être explicités
- l'observateur doit parfois établir un calendrier de présence minimal contractuel, qui peut être modulé selon les exigences d'investigation ou d'accord avec les acteurs
- les interlocuteurs peuvent s'interroger sur la légitimité du chercheur, préparer des stratégies d'intensification de la production, ou exercer des formes de contrôle (Odin, 2020)
objectifs et méthodes d'enquête
- le chercheur doit expliquer les objectifs de connaissance et de collaboration, mais aussi s'adapter aux attentes des acteurs et aux objectifs d'enquête
- il faut s'assurer que les interlocuteurs soient éclairés sur les finalités de la recherche, sur ce qui leur est adressé ou découvert par l'observateur
- il est souvent nécéssaire d'expliciter la nature de l'enquête et les méthodes employées, notamment dans la phase de présentation et de négociation des attentes.
- L’entrée sur le terrain est un processus délicat ; se maintenir dans la situation nécessite une attention permanente.
- Pour l’observation incognito, cela dépend largement de la capacité de l’observateur à tenir le rôle choisi, à satisfaire aux exigences du terrain et à s’y sentir à l’aise, tout en évitant d’être obsédé par la seule préoccupation de bien tenir ce rôle.
- Il faut pouvoir porter son regard sur d’autres actions que les siennes.
- Un temps d’adaptation est nécessaire.
- Les dimensions normatives cachées de la situation deviennent apparentes au chercheur, souvent par le biais d’une aide technique ou d’une remarque d’un collègue qui l’avertit sur l’état d’avancement du travail (exemple des enquêtes sur le travail, Linhart, 1978, p. 33-34).
observation à découvert
- Les exigences sont différentes au niveau de l’observation à découvert.
- La présence de l’observateur impose le respect des engagements pris (programme annoncé), tout en ménageant des possibilités d’observation qui se précisent au fur et à mesure.
- Il est nécessaire de donner des gages de sérieux aux acteurs observés.
- Les acteurs font parfois l’objet de leur propre observation de l’observateur et surveillent ce qu’il note.
Scène et intérêt des acteurs
- La scène observée suscite des notes et les acteurs déduisent ce qui ne semble pas compter pour l’observateur.
- Les acteurs jugent souvent par l’intérêt montré et décident de la suite à donner à la relation ; le temps de présence de l’observateur est perçu comme un gage d’intérêt.
- Négocier son maintien en observation à découvert requiert fréquemment de faire plus que ce qui avait été annoncé, en rendant la présence agréable pour compenser la surcharge objective.
- L’observateur doit être attentif à la charge positive qu’il peut apporter aux acteurs, à la rupture avec la routine, à la valorisation de soi, au plaisir d’une compagnie agréable, etc.
Enquête et implication
- Il n’est pas exclu que le guide hiérarchique soit partie prenante pour l’enquête (exemple d’enquête de C. Avril, 2014).
- La structuration dépend des acteurs et du contexte : sociologue, famille, association, secteur.
- L’enquêteur doit trouver un équilibre dans la présence, entre disponibilité et implication.
- Reproche adressé par Doc à Whyte (2007) : « Tu m’as drôlement raté dans ce qui peut intéresser Bill Whyte… ».
- La proposition de participer à certaines activités apparaît souvent incongrue mais peut être bénéfique pour l’enquête.
- Réclamer du temps pour la prise de notes permet parfois de se libérer de la tutelle de certains pairs, mais aussi d’augmenter le rendement des observations.
- L’observateur doit rendre compte au guide, partiellement mais régulièrement, pour le rassurer sur son rôle ; c’est aussi l’occasion d’obtenir des retours précieux.
Une fois l'enquête envisagée sur la durée, il s'agit de maximiser le rendement de l'observation directe.
Poser des questions et observation directe
- Les questions à caractère informatif permettent d'économiser du temps et d'obtenir des commentaires sur la pratique des acteurs observés.
- La situation de découverte (observateur découvert) facilite la formulation de questions non directives, mais certaines réponses cachent des références pratiques partagées par l'enquêté et l'observé.
- Les questions informatives doivent être justifiées, car trop directes elles suscitent la méfiance (exemple W.F. Whyte, 2007).
- Il est conseillé de réserver les questions les plus poussées à ceux avec qui l’on est en contact régulier.
- L'observation incognito implique d’écouter les réponses faites à d’autres personnes et non à l'observateur, mais cela ne veut pas dire qu’on ne pose jamais de questions (exemple H.S. Becker interrogeant des musiciens de jazz : savoir "comment avoir du boulot" est une préoccupation constante).
- On peut ainsi se faire une réputation de curieux, ce qui justifie la multiplication des questions.
Importance de se rapprocher de certains acteurs
- L'observation directe veut dire interagir avec les acteurs et s'intégrer dans des relations suivies, pour obtenir des informations clés.
- Selon la position des acteurs observés, leur place permet d’accéder à des zones d’ombre, à des pratiques complexes, voire à des connaissances réservées aux leaders ou à des membres dominants (exemple W.F. Whyte).
- Se lier à des membres centraux offre un accès aux orientations informelles, mais la relation suivie peut amener à perdre en prise sur la diversité des points de vue.
- D’autres acteurs servent d’"informateurs privilégiés", permettant l’accès à des analyses fines de la situation (ex : aide à domicile chez C. Avril).
Faire varier les points de vue sur la situation
- L’observateur doit multiplier les points de vue et varier ses postes d’observation car chaque poste implique une grille de lecture différente, conditionnée par des trajectoires et intérêts spécifiques.
- Exemples liés au travail en caisse d’hypermarché : selon leur expérience, leur ancienneté, ou leur familiarité et leur proximité avec l'observateur, la compréhension des tensions ou de l'organisation varie énormément.
Subjectivité, position sociale et ethnocentrisme
- La subjectivité du chercheur est toujours marquée par sa trajectoire sociale, son sexe, son âge, sa formation disciplinaire, ce qui colore la perception des situations observées.
- On peut limiter l’ethnocentrisme en menant des enquêtes collectives où plusieurs points de vue sont confrontés et où les descriptions résultent de regards croisés.
- L’accord intersubjectif entre chercheurs est alors un gage supplémentaire de validité du travail produit (référence à l’expérience de Mead et Bateson sur la police et la masculinité policière dans un commissariat français).
Élargir l’enquête avec la dimension collective
- L’enquête collective permet de multiplier les analyses et d’aborder des dimensions souvent inaccessibles seul, comme dans les recherches croisant sociologues, historiens et économistes autour de la production et de la commercialisation des médicaments (Fournier, Lomba, Muller, 2016).
- Il reste essentiel de rester vigilant sur les biais ethnocentriques et de mobiliser différents savoirs disciplinaires pour mieux comprendre les situations.
Objectifs et démarches de l’enquête de terrain
- L'enquête de terrain vise à reconstituer la réalité telle qu'elle se présente derrière les masques qu'elle se donne, tout en rendant justice aux aspects observés, sans jugement hâtif.
- Discrétion recommandée sur l’avancement de l’enquête et sur ce qui est connu du terrain. Modes d’investigation attendus : observation des lieux, recueil de traces de faits, discussions avec les acteurs.
L’idéal et ses limites (Section 4.1)
- Idéalement, on souhaiterait mesurer à tout moment l’apport informatif d’un temps d’observation supplémentaire, mais cela s’avère illusoire car de nouvelles informations peuvent toujours surgir.
- Risque de dilution de la connaissance par suranalyse ou par extension du périmètre d’analyse.
- Différence de nature et non seulement de degré entre une analyse globale (totalisante) qui envahit la vie du chercheur et une implication qui risquerait de lui faire perdre sa distance scientifique.
- Exemple : le risque pour le chercheur de s’identifier, comme un sociologue qui se fond dans le milieu étudié au point de confondre ses intérêts avec ceux du groupe enquêté, en référence à Jack London.
Prise de décision et contraintes temporelles (Section 4.2)
- Le chercheur n’a pas toujours la maîtrise du calendrier de l'enquête.
- Limites externes : cérémonies d’accès, existence temporaire de l’objet, contraintes matérielles, financement, obligations personnelles, durée de master/doctorat, contrats de recherche.
- Exemples concrets : W.F. Whyte est contraint d’avancer sans attendre les autorisations escomptées et doit faire participer sa famille sur le terrain. Les retours de mémoires et thèses sont également structurés par des délais précis et rigides.
- Idée clé : il ne faut pas percevoir ces contraintes comme des obstacles à une « bonne » recherche mais comme des contextes inévitables de la production scientifique.
- Attention à la fatigue de l’observation directe et à la tension entre implication et sphère privée.
Négociation et ajustements pendant l’enquête
- Possible de négocier la prolongation du terrain, d’envisager un retour futur, ou de maintenir des contacts privés pour un suivi des situations.
- Les membres du terrain peuvent devenir informateurs ou relais privilégiés pour poursuivre l’observation par d’autres moyens, soulignant la nécessité d’un investissement relationnel prolongé.
- La contrainte temporelle du chercheur n’est pas forcément imposée par le terrain lui-même mais souvent par des obligations extérieures.
Quitter le terrain (Section 4)
- La sortie du terrain ne relève pas que d’une seule décision rationnelle mais souvent d’un épuisement des perspectives analytiques ou de l’énergie du chercheur.
- Parfois, il est nécessaire de quitter le terrain avant la fin prévue ou même avant la fin de l’autorisation d’accès.
- Citation de Margaret Mead sur l’avantage des équipes mixtes (genre, âge) sur le terrain, qui facilitent l’apprentissage et l’efficacité des recherches anthropologiques, par rapport à des équipes homogènes.