I. La mise en scène du politique comme impératif anthropologique
A. Entre communication et politique, un rapport de consubstantialité
- C. Cooley (Social Organization, 1909) :
- La communication est fondamentale : "le mécanisme par lequel les relations humaines existent et se développent".
- L. Strauss (Droit naturel et histoire, 1986) :
- L’homme est social par nature (socialité), ce qui le rend dépendant des relations dans la société.
- J.-W. Lapierre (L’analyse des systèmes politiques, 1973) :
- Les sociétés humaines sont intrinsèquement conflictuelles.
- Le politique repose sur deux piliers : coercition (force) et légitimité (croyance dans le pouvoir).
B. La théâtrocratie comme fondement de la vie politique
- G. Balandier (Le pouvoir sur scènes, 1980) :
- Le pouvoir est une mise en scène (théâtralisation du pouvoir), comparable à une pièce de théâtre où les dirigeants "produisent des apparences".
- Exemples : Attributs royaux (Pharaons), Arc de Constantin, monnaie comme outil de légitimation.
- Machiavel (Le Prince, 1532) :
- La transfiguration mystique du pouvoir montre qu’un dirigeant n’a pas besoin de toutes les qualités, mais doit paraître les posséder.
- M. Abélès (Anthropologie du politique) :
- La représentation politique est une condition essentielle à toute société humaine, pas seulement moderne.
- C. Lefort (Staline et le stalinisme) :
- "Le pouvoir ne détient pas seulement une puissance de fait, mais le fait est logé dans la représentation".
- P. Riutort :
- La communication politique est intrinsèquement liée à la représentation, qui valorise le travail politique et sa légitimité.
C. Le rituel : un dispositif de production du politique
- M. Abélès :
- Les rituels (institutionnels et non institutionnels) produisent et maintiennent la légitimité politique.
- Institutionnels : Investitures présidentielles, sacre de Napoléon (peinture de David).
- Non institutionnels : Pèlerinages politiques comme celui de Mitterrand à la Roche de Solutré.
- B. Pascal (Pensées) :
- Les rituels, même symboliques (gardes, tambours), inspirent "respect et terreur" par leur répétition et leur formalisation.
II. Médiatisation de masse et pratiques politiques
A. Une économie discursive de l’évidement
- R. Rieffel (Que sont les médias ?) :
- Les médias simplifient le discours politique, le réduisant souvent à une petite phrase.
- P. Champagne (Faire l’opinion) :
- La télévision, puis Internet, deviennent le centre de gravité de la communication politique.
- Exemples historiques :
- Eisenhower (1952) : Campagne marquée par un marketing politique intensif (I Like Ike).
- Kennedy-Nixon (1960) : Premier débat télévisé vu par 70 millions d’Américains. Kennedy, jeune et décontracté, triomphe visuellement.
- En France :
- Jean Lecanuet (1965) : Inspiré de Kennedy, avec une stratégie publicitaire et des slogans marqués ("Un homme neuf... Une France en marche").
- VGE-Mitterrand (1974) : Débat célèbre pour "Vous n’avez pas le monopole du cœur" (VGE).
- François Mitterrand (1981) : Slogan simple, visuel marquant (La force tranquille).
B. De la personnalisation à l’intimisation, ou la dépolitisation de la politique
- C. Le Bart (L’égo politique, 2013) :
- La personnalisation politique devient centrale avec la télévision, les acteurs dévoilant leur intimité pour se rapprocher du peuple.
- J.-L. Missika (La fin de la télévision, 2006) :
- Passage de la paléo-télévision (sérieuse, institutionnelle) à la néo-télévision (intime, divertissante).
- Exemples de personnalisation :
- Giscard jouant de l’accordéon, Chirac participant à des sketches télévisés.
- En 2004 : 127 politiques dans des émissions de divertissement (contre 21 en 1962).
III. Internet, une révolution pour la communication politique ?
A. L’élargissement des possibles communicationnels
- Civic Tech : Outils numériques participatifs (pétitions, budgets participatifs).
- T. Vedel (L’idée de démocratie électronique, 2003) :
- L’utopie d’une "démocratie 2.0" où Internet renouvellerait la représentation politique.
- Problèmes :
- Fracture numérique :
- 15 % des Français sans connexion Internet (CREDOC).
- Participation faible : 106 000 votes pour le budget participatif de Paris (2021).
B. Un moyen de production et de légitimation politiques
- Astroturfing : Campagnes artificielles pour simuler un soutien populaire.
- Chiffres :
- 95 % des députés français sur Twitter en 2019, avec une moyenne de 8400 abonnés.
- Emmanuel Macron : 9,5 millions d’abonnés sur Twitter (2022).
C. Un moyen de mobilisation politique
- Exemple clé :
- MyBarackObama.com en 2008 : 13 millions de militants et 170 millions $ collectés.
- En France : Désir d’Avenir (Ségolène Royal, 2006) : 135 000 contributions citoyennes.
IV. Les conséquences de l’hypermédiatisation
A. Temporalités politiques et médiatiques alignées
- Effet d’annonce : Priorité à l’apparence d’agir plutôt qu’aux résultats concrets.
- P. Bourdieu : "Être vu agissant".
B. La brutalisation du débat politique
- R. Badouard (Internet et la brutalisation du débat public) :
- Amplification des violences verbales et des attaques personnelles.
- Exemple : Face à Baba (2022), débat Mélenchon-Zemmour (3,6 millions de spectateurs).
C. L’imposition d’un nouveau régime de véridiction
- Post-vérité (R. Keyes) : Éclatement des vérités dans un espace public saturé.
- J.-L. Missika (Les métamorphoses de l’information) :
- La fragmentation médiatique empêche une délibération publique collective ("huis clos informationnel")
