Le bonheur est défini comme un sentiment de plénitude, une satisfaction pleine et entière. Cependant, la relation entre le travail et le bonheur est complexe et souvent paradoxale. Ce chapitre explore comment le travail peut être une source d'épanouissement ou, au contraire, d'aliénation, en examinant diverses perspectives philosophiques.
Bonheur
Selon Kant, un idéal de l'imagination, un état où tout arrive selon nos souhaits, jugé inaccessible par la raison. Plus largement, un sentiment de plénitude et de satisfaction durable.
Joie
Chez Bergson, un signe que l'on a créé quelque chose de spirituel, de plus grand que soi, fruit d'un effort et d'une création. Chez Misrahi, une expérience existentielle de liberté, de sens et de satisfaction pleine et entière.
Travail
Effort fourni par un être humain dans le but de subsister, impliquant la production de biens ou de services. Il peut être direct (contact avec la nature) ou indirect (transformation, services).
Aliénation
Processus par lequel un individu ou un groupe devient étranger à lui-même, à son travail, à ses produits, ou à son environnement social, perdant ainsi le contrôle de son existence ou de son sens.
Joie d'être cause
Concept de Karl Groos, désignant le fait de fortement apprécier d'avoir un impact prévisible sur le monde, d'être la cause de quelque chose, indépendamment du bénéfice direct.
Le travail comme cycle effort-récompense et source de bonheur (Arendt) 
Hannah Arendt, dans « La condition de l'homme moderne », analyse le travail comme un cycle fondamental de l'existence humaine. Le bonheur qui en découle est élémentaire et réside dans la satisfaction du cycle effort-récompense : l'effort fourni pour produire les moyens de subsistance est suivi d'une récompense et d'une régénération des forces. Ce cycle, lorsqu'il est stable et régulier, procure un bonheur durable, distinct d'une joie ponctuelle. Les interruptions de ce cycle par des événements imprévus ou le « hasard » (pauvreté, dénuement, ou au contraire richesse oisive) ruinent ce bonheur fondamental lié au fait d'être en vie et de pouvoir subvenir à ses besoins.
La joie de la grève : une libération temporaire de l'aliénation (Weil) 
Simone Weil, à travers son expérience des ouvriers métallos en grève, met en lumière une « joie pure » et sans mélange. Cette joie ne provient pas des revendications matérielles, mais de la suspension volontaire du travail aliénant. La grève permet aux ouvriers de se reconnecter, d'échanger, de chanter, de rire, transformant l'usine bruyante et oppressive en un lieu de vie humaine. C'est un moment de liberté où les rapports de pouvoir sont modifiés, où l'individu retrouve sa dignité et un sens collectif. Cette joie est cependant éphémère, car les conditions de travail aliénantes reprennent après la grève. Elle révèle la profonde aliénation du travail à la chaîne et du productivisme.
Les « bullshit jobs » et la perte de sens (Graeber) 
David Graeber, dans « Bullshit Jobs », critique les emplois jugés inutiles, superflus, voire néfastes, que même les salariés ne parviennent pas à justifier. Ces « jobs à la con » privent les individus de la « joie d'être cause », un besoin humain fondamental de sentir que l'on a un impact significatif sur le monde. Cette privation entraîne des conséquences psychologiques dramatiques, qualifiées de « traumatisme de l'échec à influencer ». L'absence de travail utile et significatif est perçue comme pire que l'effort le plus pénible, soulignant l'importance du sens dans l'activité humaine pour le bien-être.
L'injonction au bonheur et la « happycratie » (Illouz & Cabanas) 
Eva Illouz et Edgar Cabanas, dans « Happycratie », dénoncent une « tyrannie de l'injonction au bonheur » dans les sociétés néolibérales. Cette idéologie individualise la quête du bonheur, faisant de l'individu le seul responsable de son mal-être. Le travail est présenté comme un projet personnel de créativité et d'entrepreneuriat, et l'échec à être heureux est perçu comme une faute individuelle. Cette « happycratie » encourage la « pensée positive » et stigmatise les sentiments négatifs (colère, ressentiment), pourtant nécessaires au changement social. Elle détourne l'attention des problèmes structurels et collectifs, transformant le bonheur en une norme oppressante qui ignore les causes sociales et économiques du malheur.
A retenir :
- Le travail peut être une source de bonheur élémentaire lorsqu'il s'inscrit dans un cycle stable d'effort et de récompense, permettant la subsistance et la régénération (Arendt).
- La grève, en suspendant le travail aliénant, peut générer une joie profonde, révélant le besoin humain de connexion, de dignité et de sens collectif (Weil).
- Les « bullshit jobs » sont des emplois dénués de sens qui privent les individus de la « joie d'être cause », entraînant une perte de sens et des souffrances psychologiques (Graeber).
- La « happycratie » impose une injonction tyrannique au bonheur individuel, occultant les causes sociales du malheur et stigmatisant les émotions négatives pourtant essentielles au changement (Illouz & Cabanas).
- En somme, la quête du bonheur lié au travail est complexe, oscillant entre satisfaction du besoin, joie de la création et aliénation par la perte de sens ou l'injonction sociale.
