Henri Bergson : La joie de la création
Henri Bergson (L'Énergie spirituelle, 1919) établit une distinction fondamentale entre le plaisir et la joie. Le plaisir est une sensation liée à la conservation de la vie, à la survie biologique (manger, se reposer). Il est éphémère et ne signale qu'une satisfaction ponctuelle. La joie, en revanche, est le signe d'une création, d'un accomplissement qui dépasse la simple survie. Elle est liée à un « agrandissement de la personnalité », à un effort qui « tire de soi plus qu'il n'y avait » (Texte 9).
La joie est un indicateur que la vie a « réussi », qu'elle a « gagné du terrain ». Elle est présente chez l'artiste qui réalise sa pensée, le savant qui découvre, ou la mère qui a créé son enfant. Bergson, adepte du vitalisme, voit la joie comme l'expression d'une énergie spirituelle qui nous pousse à nous accomplir, à aller vers une dimension plus grande que soi, non purement matérielle.
Robert Misrahi : La joie comme expérience existentielle
Robert Misrahi (Le bonheur : essai sur la joie, 1994), fortement influencé par Spinoza, remet en question la hiérarchie traditionnelle plaçant le bonheur au-dessus de la joie. Pour lui, la définition courante du bonheur est insuffisante pour qualifier une expérience de vie riche, qui unit la satisfaction, la liberté du vouloir (libre-arbitre) et la signification (le sens de la vie). Il propose de nommer cette expérience « joie » (Texte 10).
La joie, au sens de Misrahi, est une expérience existentielle de plénitude, de liberté et de sens, qui est profonde et durable. Elle implique des choix de vie qui émanent de nous et qui sont réfléchis rationnellement. Misrahi suggère que la quête du bonheur est peut-être un « faux problème », et que la joie, dans cette nouvelle acception, est une notion plus pertinente pour décrire nos expériences positives les plus profondes.
Spinoza : La joie comme augmentation de la puissance d'agir
Baruch de Spinoza (Éthique, 1677) offre une perspective radicale sur la joie. Pour lui, la joie est une « affection par où la puissance d'agir du Corps est accrue ou secondée », tandis que la tristesse est une diminution de cette puissance (Texte 11). Spinoza est moniste : l'âme et le corps sont deux faces d'une même réalité. Ce qui affecte l'un affecte l'autre.
Spinoza rejette l'idée de libre-arbitre au sens d'une absence de déterminisme. Nous sommes déterminés par des causes (besoins, passions, facteurs externes). Cependant, la liberté réside dans la connaissance de ces causes et la capacité à être déterminé par celles qui augmentent notre puissance d'agir. S'orienter vers les « passions joyeuses » (celles qui augmentent notre puissance) plutôt que les « passions tristes » (celles qui la diminuent) est la voie vers une forme de liberté et d'épanouissement. La joie est donc intrinsèquement liée à notre capacité à persévérer dans notre être et à agir efficacement dans le monde.