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ETL n°2 - Ophélie

Introduction

« Ophélie » apparaît comme un texte à part dans le Cahier de Douai. Dans la pièce de Shakespeare, Ophélie, fille de Polonius, aime Hamlet, fils du roi du Danemark assassiné. Dédaignée par Hamlet, qui se fait passer pour fou et renie brutalement ses serments d'amour, puis bouleversée par la mort de son père(3), elle sombre dans la folie et se noie, voulant accrocher une couronne de fleurs aux branches d'un saule. Dans la pièce, l'égarement progressif d'Ophélie et sa mort ne sont pas dénués de trivialité. De cet aspect, Rimbaud porte aux nues ce personnage.

Pourquoi le personnage d'Ophélie fait-il l'objet d'une réécriture laudative sous la plume de Rimbaud ? Avec ce long poème en trois temps, Rimbaud lui offre un tombeau littéraire. Il raconte son histoire à la façon d'une romance funèbre, comme pour faire écho à celle qu'elle « murmure […] à la brise du soir ». Car il semble confier à cette héroïne immortelle son testament de poète.


Analyse

I Une romance funèbre

Une triste chanson

Illustrant le thème central du chant, le poème se déploie comme une chanson, sa musicalité étant travaillée en ce sens. Des anaphores créent ainsi des effets de résonnance comme aux vers 5 et 7 présentant Ophélie, « Voici plus de mille ans », et aux vers 19, 21, 25 et 27, explicitant les raisons de sa mort, « C'est que » et « C'est qu' ». Des répétitions font quant à elles miroiter des échos de strophe en strophe comme l'expression « longs voiles » (v.3, v.10, v.35), les mots « étoiles » (v.1, v.33) et « chant » (v.16, v.23). Des variations se font aussi entendre, rappelant les origines anglaises du personnage, tantôt « Ophélia », tantôt « Ophélie » et liant les strophes entre elles : le « grand front rêveur » du vers 12 devient « esprit rêveur » au vers 22. Les dérivations(8), faisant passer des « saules frissonnants » (v.11) au « petit frisson d'aile » (v.15) ou de « l'esprit rêveur » (v.22) au « rêve » (v.29) tissent la trame générale du poème, en en donnant la couleur, celle de la fragilité des êtres.


Des images folkloriques

Si le travail des sonorités dans ce poème le rapproche d'une chanson aisée à retenir, le choix des images y concourt également. Celles-ci empruntent aux contes et légendes par leur simplicité et leur familiarité. C'est le cas de l'antithèse entre la couleur noire du fleuve et la couleur blanche de la jeune fille aux vers 1 et 2, « l'onde calme et noire » et « la blanche Ophélia », et au vers 6, « fantôme blanc, sur le long fleuve noir », qui imprime un contraste fort entre l'innocence du personnage et son destin funeste. Servant à décrire à la fois la pureté d'âme et la pâleur d'Ophélie, les comparaisons à une fleur immaculée telle que le lys (v.2, v.9, v.36) ou à de la neige au vers 17 évoquent bien des descriptions d'héroïnes de contes. Comme dans les contes encore, ces comparaisons portent en germe l'avenir de l'héroïne, vulnérable : ainsi au vers 30, celle-ci fond face à son rêve « comme une neige au feu ». La nature elle-même bruit de prémonitions et de signes avant-coureurs tels que le son des « hallalis » dans les « bois lointains » (v.4), le souffle « tordant [la] grande chevelure » d'Ophélie (v.21) ou « l'immense râle » des mers (v.25).


Ce poème aux sonorités et aux images aisément mémorisables outrepasse néanmoins l'apparente légèreté de la romance pour se faire testament du poète.

II Le testament du poète

Ophélie, double du poète

Rimbaldienne, Ophélie n'est plus une simple jeune fille incarnant l'innocence virginale broyée par des enjeux politiques qui la dépassent : elle devient le double du poète. Comme lui, elle est jeune et pleine de promesses, « enfant » (v.18, v.26) au « grand front » et à l'« esprit » « rêveur[s] » (v.12 et v.22). Comme lui, elle écoute le « chant mystérieux [qui] tombe des astres d'or » (v.16), irradiée par les « rayons des étoiles » (v.33), inspirée par le Ciel et chantant à son tour. Comme le poète, elle se laisse atteindre par « la voix des mers folles » (v.25) qui lui inoculent une « douce folie » (v.7), la dérivation entre « folles » et « folie » manifestant cette contagion. Mais la folie d'Ophélie(9) tend ici à la « fureur » poétique par le biais de l'étymologie, « fureur » venant du latin furor qui signifie « délire ». Comme le poète, Ophélie a rêvé trop et trop grand. Elle se trouve rattrapée par la réalité qui tout à coup la bâillonne : la métaphore de l'étranglement au vers 31 dit cette rupture, l'impossibilité de faire coïncider ce qui est vu au-delà du réel, les « grandes visions » et ce qui est. Dans ce poème, Ophélie est, elle, déjà « voyant[e](10) ».


Le spectre d'Ophélie ou l'âme de la poésie

Morte pour avoir aperçu « l'Infini terrible » (v.32), Ophélie cependant ne cesse de glisser sur le fleuve comme le représente la deuxième strophe du poème, la qualifiant de « fantôme blanc ». Ici, comme dans toute la première partie du poème et comme dans la dernière, le présent de l'indicatif domine, contrevenant aux lois de la mort : Ophélie est encore, et continue d'être. Plus encore alors que le double du poète, elle devient allégorie de la poésie, à la surface entre deux mondes, immortelle. Ophélie est un chant qui ne s'éteint pas. Les répétitions et les reprises synonymiques de la première à la dernière strophe achèvent de créer une impression de temps circulaire, que la légère modification opérée entre le deuxième et le dernier vers du poème installe définitivement : le choix de l'infinitif « flotter » lie Ophélie à l'infini.

Conclusion

Il semble que Rimbaud ait perçu dans le personnage d'Ophélie et son destin tragique l'essence même de la poésie : créature surnaturelle au chant inaltérable, Ophélie est tout à la fois ombre du poète et visage de la poésie.


ETL n°2 - Ophélie

Introduction

« Ophélie » apparaît comme un texte à part dans le Cahier de Douai. Dans la pièce de Shakespeare, Ophélie, fille de Polonius, aime Hamlet, fils du roi du Danemark assassiné. Dédaignée par Hamlet, qui se fait passer pour fou et renie brutalement ses serments d'amour, puis bouleversée par la mort de son père(3), elle sombre dans la folie et se noie, voulant accrocher une couronne de fleurs aux branches d'un saule. Dans la pièce, l'égarement progressif d'Ophélie et sa mort ne sont pas dénués de trivialité. De cet aspect, Rimbaud porte aux nues ce personnage.

Pourquoi le personnage d'Ophélie fait-il l'objet d'une réécriture laudative sous la plume de Rimbaud ? Avec ce long poème en trois temps, Rimbaud lui offre un tombeau littéraire. Il raconte son histoire à la façon d'une romance funèbre, comme pour faire écho à celle qu'elle « murmure […] à la brise du soir ». Car il semble confier à cette héroïne immortelle son testament de poète.


Analyse

I Une romance funèbre

Une triste chanson

Illustrant le thème central du chant, le poème se déploie comme une chanson, sa musicalité étant travaillée en ce sens. Des anaphores créent ainsi des effets de résonnance comme aux vers 5 et 7 présentant Ophélie, « Voici plus de mille ans », et aux vers 19, 21, 25 et 27, explicitant les raisons de sa mort, « C'est que » et « C'est qu' ». Des répétitions font quant à elles miroiter des échos de strophe en strophe comme l'expression « longs voiles » (v.3, v.10, v.35), les mots « étoiles » (v.1, v.33) et « chant » (v.16, v.23). Des variations se font aussi entendre, rappelant les origines anglaises du personnage, tantôt « Ophélia », tantôt « Ophélie » et liant les strophes entre elles : le « grand front rêveur » du vers 12 devient « esprit rêveur » au vers 22. Les dérivations(8), faisant passer des « saules frissonnants » (v.11) au « petit frisson d'aile » (v.15) ou de « l'esprit rêveur » (v.22) au « rêve » (v.29) tissent la trame générale du poème, en en donnant la couleur, celle de la fragilité des êtres.


Des images folkloriques

Si le travail des sonorités dans ce poème le rapproche d'une chanson aisée à retenir, le choix des images y concourt également. Celles-ci empruntent aux contes et légendes par leur simplicité et leur familiarité. C'est le cas de l'antithèse entre la couleur noire du fleuve et la couleur blanche de la jeune fille aux vers 1 et 2, « l'onde calme et noire » et « la blanche Ophélia », et au vers 6, « fantôme blanc, sur le long fleuve noir », qui imprime un contraste fort entre l'innocence du personnage et son destin funeste. Servant à décrire à la fois la pureté d'âme et la pâleur d'Ophélie, les comparaisons à une fleur immaculée telle que le lys (v.2, v.9, v.36) ou à de la neige au vers 17 évoquent bien des descriptions d'héroïnes de contes. Comme dans les contes encore, ces comparaisons portent en germe l'avenir de l'héroïne, vulnérable : ainsi au vers 30, celle-ci fond face à son rêve « comme une neige au feu ». La nature elle-même bruit de prémonitions et de signes avant-coureurs tels que le son des « hallalis » dans les « bois lointains » (v.4), le souffle « tordant [la] grande chevelure » d'Ophélie (v.21) ou « l'immense râle » des mers (v.25).


Ce poème aux sonorités et aux images aisément mémorisables outrepasse néanmoins l'apparente légèreté de la romance pour se faire testament du poète.

II Le testament du poète

Ophélie, double du poète

Rimbaldienne, Ophélie n'est plus une simple jeune fille incarnant l'innocence virginale broyée par des enjeux politiques qui la dépassent : elle devient le double du poète. Comme lui, elle est jeune et pleine de promesses, « enfant » (v.18, v.26) au « grand front » et à l'« esprit » « rêveur[s] » (v.12 et v.22). Comme lui, elle écoute le « chant mystérieux [qui] tombe des astres d'or » (v.16), irradiée par les « rayons des étoiles » (v.33), inspirée par le Ciel et chantant à son tour. Comme le poète, elle se laisse atteindre par « la voix des mers folles » (v.25) qui lui inoculent une « douce folie » (v.7), la dérivation entre « folles » et « folie » manifestant cette contagion. Mais la folie d'Ophélie(9) tend ici à la « fureur » poétique par le biais de l'étymologie, « fureur » venant du latin furor qui signifie « délire ». Comme le poète, Ophélie a rêvé trop et trop grand. Elle se trouve rattrapée par la réalité qui tout à coup la bâillonne : la métaphore de l'étranglement au vers 31 dit cette rupture, l'impossibilité de faire coïncider ce qui est vu au-delà du réel, les « grandes visions » et ce qui est. Dans ce poème, Ophélie est, elle, déjà « voyant[e](10) ».


Le spectre d'Ophélie ou l'âme de la poésie

Morte pour avoir aperçu « l'Infini terrible » (v.32), Ophélie cependant ne cesse de glisser sur le fleuve comme le représente la deuxième strophe du poème, la qualifiant de « fantôme blanc ». Ici, comme dans toute la première partie du poème et comme dans la dernière, le présent de l'indicatif domine, contrevenant aux lois de la mort : Ophélie est encore, et continue d'être. Plus encore alors que le double du poète, elle devient allégorie de la poésie, à la surface entre deux mondes, immortelle. Ophélie est un chant qui ne s'éteint pas. Les répétitions et les reprises synonymiques de la première à la dernière strophe achèvent de créer une impression de temps circulaire, que la légère modification opérée entre le deuxième et le dernier vers du poème installe définitivement : le choix de l'infinitif « flotter » lie Ophélie à l'infini.

Conclusion

Il semble que Rimbaud ait perçu dans le personnage d'Ophélie et son destin tragique l'essence même de la poésie : créature surnaturelle au chant inaltérable, Ophélie est tout à la fois ombre du poète et visage de la poésie.

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