I) Paul Bairoch
A) La thèse de la révolution agricole
Paul Bairoch, en 1963, a développé une thèse selon laquelle la révolution industrielle trouve son origine dans la révolution agricole. Son analyse repose sur l'idée que l'enrichissement des campagnes, issu de meilleures techniques agricoles, a permis de soutenir l'industrialisation.
Dans un contexte où de nombreux pays du Tiers-Monde adoptent des modèles économiques marxistes après leur indépendance, la question du développement industriel devient centrale. Cependant, les exemples soviétique et chinois, marqués par des famines dues à une industrialisation forcée, illustrent les limites d'un modèle non fondé sur une base agricole solide.
Bairoch constate que l'agriculture britannique a joué un rôle clé dans l'industrialisation. La consommation d'acier y provient à 40 % des campagnes, grâce à une production agricole accrue qui génère des revenus permettant aux paysans d'investir dans de meilleurs outils. L'introduction de nouvelles cultures, comme le navet, favorise l'élevage et enrichit les exploitants, stimulant ainsi l'industrie.
B) La réfutation de la thèse de Bairoch
Malgré la pertinence de son analyse, certains éléments remettent en question la nécessité d'une révolution agricole pour enclencher la révolution industrielle. Plusieurs contre-exemples illustrent ces limites :
- La Hollande : bien qu'avancée dans la révolution agricole, elle ne connaît pas de révolution industrielle.
- Les rendements agricoles : ils explosent surtout après la révolution industrielle, avec l'arrivée des tracteurs et des produits chimiques, ce qui inverse la causalité proposée par Bairoch.
Ainsi, certains historiens considèrent que la révolution industrielle a plutôt entrainé la révolution agricole, en fournissant les outils et les innovations techniques nécessaires à l'augmentation des rendements.
C) La thèse de Patrick Verley
Patrick Verley propose une approche alternative basée sur la demande et la consommation. Pour lui, la révolution industrielle, qui s'étend de 1780 à 1830, est motivée par un appel des marchés, combiné à des facteurs permissifs permettant aux industries de répondre à cette demande.
Le commerce colonial joue un rôle crucial en enrichissant les marchés transatlantiques, tandis que des innovations financières, comme la lettre de change, facilitent l'achat de matières premières.
II) L'émergence d'un troisième segment de marché
A) L'évolution de la consommation
Avant la révolution industrielle, deux systèmes de consommation coexistent :
- Une auto-consommation chez les paysans.
- Une consommation de luxe chez les élites.
Avec l'industrialisation, un troisième segment émerge : celui des biens manufacturés destinés à une classe intermédiaire, composée de négociants, d'avocats, de fonctionnaires, et de paysans enrichis.
B) Les mécanismes du développement industriel
- La baisse des coûts de commercialisation :
- Amélioration des transports (canaux, cabotage).
- Fin des monopoles et multiplication des entreprises, réduisant les prix.
- Le développement de la classe intermédiaire :
- L'enrichissement de certaines classes sociales stimule la demande.
- L'apparition du goût pour la consommation :
- Innovations commerciales (devantures de magasins, colporteurs).
- Diffusion des modes vestimentaires et développement d'une consommation de masse.
III) Les facteurs permissifs de la révolution industrielle
A) Progrès techniques et accumulation du capital
Les innovations technologiques ont joué un rôle fondamental. Par exemple, la machine à vapeur de James Watt n'aurait pas vu le jour sans le soutien de Boulton, un industriel qui a facilité sa commercialisation.
L'intérêt grandissant des élites pour les sciences a aussi favorisé l'émergence d'une culture de l'innovation, à travers des sociétés savantes comme la Luna Society de Birmingham.
En outre, l'accumulation du capital économique et la prospérité de certains secteurs agricoles ont permis de financer les premières infrastructures industrielles.
B) Le rôle du charbon
L'Angleterre possédait une situation géographique favorable. Contrairement à d'autres pays européens, ses ressources en charbon étaient facilement exploitables et situées près des centres industriels naissants, comme Manchester.
L'utilisation du charbon a permis le développement des machines à vapeur et des industries lourdes, facilitant l'essor de la mécanisation.
Toutes les régions européennes n'ont pas connu la révolution industrielle au même rythme. Certaines zones, comme Mulhouse en France ou la Catalogne en Espagne, ont vu un essor rapide, tandis que d'autres, plus rurales, sont restées à l'écart.
IV) La révolution industrielle en France
A) Une évolution régionale contrastée
En France, entre 1840 et 1860, la croissance économique reste limitée à environ 2 % par an, en raison de grandes disparités entre les régions. Tandis que certaines, comme Mulhouse, connaissent une industrialisation rapide avec des taux de croissance atteignant 10 %, d'autres, comme la Dordogne, restent à l'écart (0,1 %).
B) La répartition sectorielle en 1866
L'industrialisation française repose principalement sur trois secteurs :
- Le textile : moitié de la production industrielle.
- La sidérurgie et le charbon.
- Les autres industries (agroalimentaire, chimie, construction).
C) L'industrie textile et ses dynamiques
Certaines régions textile françaises ont dû s'adapter pour survivre. Lyon, par exemple, a misé sur la qualité de la soierie et la production haut de gamme. Sedan a développé des stratégies commerciales innovantes, avec des commis voyageurs diffusant des échantillons.
D'autres régions, comme la Bretagne, ont souffert de la perte de marchés coloniaux et n'ont pas réussi à réinventer leur production.
