✦ L’abstention est un comportement qui consiste à ne pas participer à un vote malgré son inscription sur les listes électorales
➞ Elle est souvent perçue comme une forme de désintérêt politique, bien que cela ne soit pas toujours le cas
⇾ Dans une démocratie, voter est considéré comme un devoir qui est ancré dans les normes sociales et constamment promu par le travail politique, et cela notamment pendant les campagnes électorales
➞ Pendant longtemps, l’abstention était considérée comme un mouvement sans intérêt : cependant avec son augmentation, les chercheurs se sont penchés sur ce phénomène expliquant ainsi une étude relativement tardive en sciences sociales
➞ Aux États-Unis, entre les années 1950 et 2000, la participation électorale a globalement diminué, passant de 60 % à 50 %
➞ En France, après une décennie fortement mobilisatrice (1970-1980), l’abstention a progressé à partir des années 1990 : lors des élections présidentielles de 2017, l’abstention s’est élevée à 22 % au premier tour et à 25 % au second tour, elle a atteint 26 % au premier tour et 28 % au second tour en 2022
⇾ Cette même année, 16 % des électeurs inscrits aux élections présidentielles et législatives n’ont voté à aucun tour de ces scrutins (abstention systématique), 48 % de manière intermittente et 36 % à tous les tours
➞ Il existe une corrélation claire entre le niveau de diplôme et la participation électorale puisque plus le diplôme est élevé, plus le vote systématique augmente et l’abstention diminue. À l’inverse, plus le diplôme est faible, plus la participation régulière est faible et l’abstention élevée
➞ La participation électorale varie également considérablement selon les groupes socio-professionnels : les cadres et les professions intellectuelles supérieures affichent un taux de vote systématique de 50 % tandis que les ouvriers non qualifiés présentent les niveaux les plus élevés d’abstention systématique
⇾ Une tendance similaire est observée en fonction du niveau de vie
❖ L'abstention liée à une faible intégration sociale
✦ Les jeunes : une abstention liée à l'instabilité sociale, à distinguer des effets de génération
➞ L’incertitude face à l’avenir, l’instabilité professionnelle et toute forme de désinsertion sociale tendent à favoriser un retrait à l’égard de la politique
⇾ En réalité, c’est la position sociale et non l’entrée ou la fin de vie, qui devrait être analysée comme moteur de l’abstention
➞ L’âge est un facteur de désinsertion sociale mais leur faible participation est davantage expliquée par leur faible stabilité
⇾ L’instabilité statutaire, l’entrée progressive sur le marché du travail ainsi que la mobilité géographique et résidentielle engendrent une absence de situation sociale stabilisée : cela entraîne également un recul de l’inscription électorale. Il existe un effet de cycle de vie où la participation augmente avec la stabilisation sociale et familiale
➞ Vincent Tiberj (1975) invite à ne pas confondre effets d’âge et de génération : l’effet d’âge correspond au vote selon le cycle de vie, tandis que l’effet de génération est plus lié à la durée du cycle du vote
⇾ Par exemple, les générations d’après-guerre considèrent le vote comme un devoir civique, tandis que celles nées après 1980 le perçoivent comme un droit avec une participation variable selon les élections
➞ Des logiques d’intégration sociale qui ne concernent pas seulement l’âge mais structurent également profondément les comportements électoraux
❖ Les classes populaires : une abstention socialement marquée et différenciée
✦ Elles comptent désormais parmi les catégories sociales les plus abstentionnistes
➞ Lors de l’élection présidentielle de 2007, le taux d’abstention chez les ouvriers et les employés s’élevait à 20 %, soit 10 points de plus que la moyenne nationale
⇾ Les agriculteurs étant la catégorie la plus abstentionniste
➞ Selon Camille Peugny (1981), il existe également des inégalités de non-inscription selon les catégories sociales : environ 6 % des employés et 9 % des ouvriers ne sont pas inscrits sur les listes électorales à l’exception des ouvriers qualifiés de l’industrie qui sont moins nombreux à ne pas être inscrits
⇾ Lorsque l’on parle de classes populaires et d’abstention, il est important de prendre en compte les mondes professionnels : ces personnes qui appartiennent à des collectifs stables sont plus susceptibles de voter, voire de voter à un taux supérieur à la moyenne nationale. En effet, plus l’environnement est stable, plus il incite à la participation électorale
➞ Camille Peugny souligne également l’importance de croiser la question du type de contrat avec le genre et l’origine migratoire
⇾ Il existe de grands écarts entre le vote des ouvriers non qualifiés et celui des ouvriers qualifiés, il serait donc erroné de considérer les classes populaires comme un groupe homogène car il existe de forts clivages internes selon les univers professionnels
➞ Lors des élections de 2012, la participation aux deux tours était inférieure à 78 % chez les employés de commerce, tandis qu’elle dépassait 80 % chez les employés administratifs du privé
➞ Chez les ouvriers, on observe un écart de 10 points entre les non qualifiés de l’artisanat et les qualifiés de l’industrie
⇾ Ces différences s’expliquent par le rôle des cadres collectifs de travail puisque les salariés insérés dans des univers professionnels stables et structurés par des collectifs disposent de davantage de ressources et sont plus politisés. À l’inverse, les emplois précaires sont souvent marqués par l’isolement et l’émiettement du travail (comme dans le commerce et le service à la personne) ce qui favorise le retrait électoral
✦ À ces éléments s’ajoute une dimension plus subjective : l’auto-exclusion du débat politique
➞ Certains ouvriers, notamment ceux travaillant dans des secteurs isolés se sentent incompétents face à des enjeux trop complexes
⇾ Cette logique s’inscrit dans la réflexion de Daniel Gaxie (1947) sur le cens caché qui souligne que même lorsque le droit de vote est formellement reconnu, le sentiment de ne pas être légitime peut éloigner durablement du politique
➞ Les inégalités scolaires fonctionnent comme un cens à la fois politique et électoral, d’autant plus efficace qu’il est invisible
❖ La démocratie de l'abstention
✦ Une abstention subie
➞ Cécile Braconnier (1967) et Jean-Yves Dormagen (1967) ont mené une étude approfondie à la Cité des Cosmonautes, à Saint-Denis
⇾ Leurs recherches révèlent que dans les banlieues et parmi les catégories socio-populaires, la politique représente davantage une politique de non-participation qui tend à devenir la norme sociale
➞ Dans les quartiers défavorisés sur le plan socio-économique, l’abstention plutôt que le vote est l’attitude majoritaire : une abstention qui. progresse plus rapidement dans les banlieues parisiennes que dans le reste du territoire
✦ Les auteurs abordent d’abord la question de la mal-inscription :
➞ La non-inscription lorsque les individus ne sont pas inscrits sur les listes électorales en raison d’obstacles administratifs liés à la précarité
➞ La mal-inscription désigne la situation où les individus sont inscrits dans un bureau de vote éloigné de leur domicile, ce qui rend le vote difficile
⇾ Une situation due souvent due à des déménagements et à la précarité
➞ L'abstention s'applique lorsque les individus sont inscrits mais choisissent de ne pas voter en raison de la distance ou d’une auto-exclusion
➞ La mal-inscription qui consiste à être inscrit dans un bureau de vote éloigné de son domicile, augmente ainsi le coût du vote en terme de temps et de participation aux processus démocratiques car elle nécessite d’anticiper les délais
✦ Le cas d'étude de la cité des Cosmonautes
➞ Près de 28 % des personnes inscrites ne résident plus dans la cité tandis que 20 % ne sont pas inscrites
➞ Les instances qui favorisent la participation politique sont ainsi affaiblies : un constat qui touche particulièrement les intermédiaires politiques
⇾ Dans le cas de l’étude, la perte de forme du Parti communiste français contribue à la baisse de la mobilisation et donc de la participation : leur déménagement dans le centre-ville de Saint-Denis a mis fin à cette organisation politique
➞ L’abstention produit une démobilisation socio-politique et une crise des modes de socialisation politique en milieu populaire
➞ La cité connaît une forte expérience du chômage touchant 32 % des 18-24 ans, ce qui fragilise la cellule familiale : un contexte qui s’accompagne d’un changement durable des préférences électorales
⇾ Les électeurs évoquent la percée du Front National à l’époque qui pouvait apporter une promotion identitaire dans des milieux en perte de repères collectifs
➞ Dans la cité, les plus politisés sont ceux issus de familles politisées : les citoyens de la cité n’apprennent plus finalement ou se désapprennent à voter
✦ Les élections législatives, européennes et locales sont moins mobilisatrices que l’élection présidentielle qui reste fortement mobilisatrice même au sein des classes populaires
➞ Le système français favorise la présidentielle au détriment des autres élections et la nature des élections et des campagnes influence la participation
➞ Au niveau local, les élections municipales sont plus mobilisatrices en raison de la personnalisation des candidats. Selon André Siegfried (1875-1959), les élections de combat sont plus mobilisatrices que celles d’apaisement
⇾ L’exemple du second tour entre Ségolène Royal (1953) et Nicolas Sarkozy (1955) illustre parfaitement une élection très mobilisatrice tout comme le référendum de 2005 qui a été également marqué par cette même tendance
❖ Une abstention revendiquée
✦ On observe une abstention en forme de défiance envers le politique, plus ou moins politisée
➞ Cette défiance n’est pas nouvelle : chez les personnes dotées de capital culturel, elle peut se manifester par une rationalisation, c’est-à-dire, la justification d’une action consciente par des motifs inconscients
⇾ De plus, une part importante d’électeurs a le sentiment de déléguer sa voix sans être réellement représentée
✦ Anne Muxel (1956) et Jérome Jaffré (1949) distinguent deux types d’abstention : hors jeu et dans le jeu
➞ L’abstention hors jeu est liée à une faible intégration sociale et politique : elle est caractérisée par un manque de repères politiques chez les abstentionnistes pouvant conduire à un rejet global des élites politiques
➞ L’abstentionnisme dans le jeu, quant à lui, concerne des individus plus intéressés par la politique et plus diplômés
⇾ Il ne s’agit pas d’une incompétence statutaire mais d’une posture de contestation active envers le système politique : cette forme d’abstention politisée et souvent conjoncturelle critique les politiques et les règles électorales. Elle aurait été multipliée par trois entre 1978 et 1997, tout en restant minoritaire
➞ Le vote blanc, situé entre l'abstention et la participation électorale consiste à se rendre aux urnes sans choisir parmi les candidats proposés
⇾ Longtemps peu étudié et mal défini juridiquement, il représente environ 5 % des votes à partir de 1993 : lors du référendum du 24 septembre 2000 portant sur la réduction du mandat présidentiel et l’inversion du calendrier électoral, le vote blanc atteint 16,1 % des votants (soit 4,9 % des inscrits). Malgré une majorité écrasante pour le oui, ce référendum a été marqué par une abstention massive et un nombre important de votes blancs
✦ Des données récentes révèlent que lors de l’élection présidentielle de 2022, le second tour a enregistré un taux de votes blancs de 8,7 %, un niveau élevé certes mais inférieur aux 11 % de 2017
➞ Cette augmentation contredit l’idée que le vote blanc serait un vote d’erreur, suggérant plutôt une insatisfaction envers l’offre politique perçue comme limitée et une volonté d’exprimer un message plutôt que de s’abstenir
⇾ Sur le plan politique, le vote blanc tend à augmenter lorsque l’offre électorale est restreinte : depuis 1981, il est systématiquement plus élevé au second tour qu’au premier, indiquant une insatisfaction plutôt qu’une simple indifférence
➞ Sociologiquement, les votants blancs se distinguent des abstentionnistes
⇾ Selon l’enquête du CEVIPOF de 1997, ils sont souvent âgés de 25 à 34 ans, diplômés et se perçoivent comme socialement favorisés : leur rapport à la politique n’est donc pas marqué par un désintérêt
➞ Une autre enquête de 1998 indique que 36 % des votants blancs déclarent voter blanc par refus des candidats, 35 % par hostilité envers la politique et 13 % expriment un désintérêt tandis qu’une partie se dit ni de gauche ni de droite et se sent peu proche des partis politiques
⇾ En milieu rural, le vote blanc peut servir de substitut à l’abstention sous la pression sociale tandis qu’en ville, il est plus souvent revendicatif ou protestataire
➞ Dans les années 1970-1980, les banlieues rouges : une partie de la banlieue parisienne connaissent une forte influence communiste
⇾ Daniel Gaxie évoque l’auto-exclusion des individus, une critique de l’offre politique et un vocabulaire politique perçu comme une langue morte
➞ L’abstention peut également refléter une transformation des formes d’engagement politique des citoyens