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td danilo Martucceli

Pour saisir la portée de la rupture épistémologique opérée par Danilo Martuccelli, il est indispensable de revenir à la genèse du paradigme classique. Durant la « première modernité », la sociologie s'est structurée autour d'un projet homogène : socialiser le vécu individuel pour le rendre intelligible. Dans ce cadre, toute action humaine, même la plus intime comme le suicide, n'était recevable qu'en tant que produit d'un contexte social de production. Ce modèle visait un ajustement total entre les structures systémiques et les existences singulières, réduisant l'individu à une fonction du Tout.


1. Le Cadre de la Première Modernité : L'Individu comme « Personnage Social »

Dans cette grammaire traditionnelle, l’individu est appréhendé comme un personnage social. Sa subjectivité est évacuée au profit d'une lecture positionnelle où les conduites sont des émanations mécaniques de la structure. Le sociologue classique s'arrogeait alors une « lucidité extra-ordinaire » (p. 28), une posture surplombante lui permettant de voir ce que l'acteur ignore.

  • Position sociale : Elle agit comme le moteur souverain des conduites. La position génère un espace de production et de reproduction dicté par des « forces sociales » qui préexistent à l'individu.
  • Systèmes, Champs et Configurations : L'analyse repose sur les piliers conceptuels de Parsons (le système), Bourdieu (le champ) et Elias (la configuration), où l'architecture sociale prime sur l'expérience.
  • Règle de l'objectivation : Ce principe fondateur impose de rompre avec le sens commun. Selon la formule de Bourdieu et Passeron (Introduction à la sociologie, 1967-1968), il s'agit de ne pas écouter « ce que les gens pensent de ce qu'ils font » pour expliquer exclusivement « ce que les gens font à partir de ce qu'ils sont ». La conscience est ici une illusion que seule la science peut dissiper.
  • Processus de socialisation : Dans la lignée durkheimienne, la socialisation (ou l'éducation) assure un ajustement quasi parfait entre les besoins du système et les dispositions individuelles, façonnant des acteurs en adéquation avec leurs rôles.

Ce modèle, bien que robuste, se heurte aujourd'hui à des « anomalies » structurelles : le personnage social s'effrite, laissant place à des vécus qui ne se laissent plus réduire à leurs déterminants statistiques.

2. Le Mécanisme de la Crise : Le Phénomène de « Désajustement »

La modernité tardive est marquée par une mutation profonde de la réalité sociale, révélant les lacunes d'un modèle théorique conçu pour des sociétés fortement intégrées. Le cœur de cette crise est le désajustement : une disjonction croissante entre le système (l'objectif) et l'individu (le subjectif).

Ce désajustement est alimenté par deux moteurs essentiels :

  1. Le mouvement de singularisation : Les individus tendent à s'autonomiser de leurs positions sociales. Le vécu ne s'aligne plus automatiquement sur la place occupée dans la hiérarchie.
  2. La réflexivité de la trajectoire : L'individu conscientise désormais son avenir et son parcours. Il se perçoit souvent en décalage, voire en rupture, avec ce que sa position sociale devrait théoriquement lui dicter.

Cette instabilité force la discipline à un choix radical : s'obstiner dans l'ancien modèle au risque de l'obsolescence, ou refonder la sociologie autour de l'individu comme centre de gravité analytique.

3. La Modernité et le Cycle de Dissociation-Intégration

La modernité n'est pas un état de stabilité, mais une dynamique d'instabilité chronique. Comme le souligne Marshall Berman (1982), vivre la modernité, c'est éprouver le sentiment de résider dans un univers en constant changement, un monde qui devient chaque jour plus « étranger ». C'est dans ce décalage que naît un questionnement existentiel permanent sur la nature du lien social.

Martuccelli identifie un cycle sociologique en trois temps :

  1. La dissociation originelle induite par la modernité.
  2. L'intégration factice opérée par l'invention du concept de « Société ».
  3. Les nouvelles dissociations contemporaines qui brisent définitivement l'illusion d'une unité entre l'acteur et le système.

Dans ce contexte où « le vieux meurt et le nouveau tarde à naître », l'expérience subjective ne peut plus être traitée comme un résidu négligeable. Elle devient l'objet d'étude prioritaire pour comprendre comment se maintient un monde social en fragmentation.

4. Les Fondements de la Sociologie de l'Individu Contemporaine

Le passage à la sociologie de l'individu marque le déclin de l'imposition institutionnelle descendante au profit d'un « engendrement » des normes en situation. Les individus, par leur capacité réflexive, produisent les règles de leur propre existence. Cette mutation multiplie les expériences incertaines, telles que le « faire famille », où les normes ne sont plus héritées mais laborieusement construites.

Ce champ de recherche se structure autour de quatre caractéristiques :

  1. Le projet d'individualisation : À l'inverse de l'école de Chicago centrée sur l'interaction, Martuccelli insiste sur l'obligation structurelle : les individus sont désormais contraints de se constituer comme tels.
  2. Nature empirique : Loin des abstractions, la sociologie française de l'individu s'ancre dans l'observation minutieuse des parcours réels.
  3. Articulation Travail sur soi / État de société : Sans verser dans la psychologie, l'analyse porte sur trois dimensions : l'action de l'individu sur la société, celle de la société sur l'individu, et l'axe désormais central du travail de l'individu sur lui-même.
  4. La gestion des tensions : L'individu est le siège de conflits nés de ses dispositions plurielles (Lahire), de la navigation entre modèles identitairescontradictoires et de la confrontation aux épreuves sociétales.

Cette approche consacre l'avènement de « l'homme pluriel » : un être non-homogène, traversé d'ambivalences et d'une complexité irréductible.

5. L'Individuation et l'Analyse par les « Épreuves »

Le pivot conceptuel de Martuccelli réside dans l'individuation, qu'il définit comme le processus structurel de fabrication de l'individu par une époque donnée.

L’opérateur analytique de ce processus est la notion d'Épreuve, qui se distingue par quatre propriétés majeures :

  • La complexification du récit : Le triptyque « formation, mise à l'épreuve, résolution » s'est brisé. L'épreuve est désormais permanente (le parcours scolaire est une épreuve en soi) et les tensions ne trouvent plus de résolution définitive.
  • L'acteur face au ressenti : L'épreuve place l'individu face à des ruptures (chômage, divorce). Dans cette « réalité douloureuse », l'absence de clé de lecture collective pousse souvent l'acteur à conclure, à tort, que ses échecs sont de sa seule faute (« c'est la faute de l'individu »).
  • Le processus de sélection et d'apprentissage : Par l'anticipation et l'évaluation, l'individu « décide de son sort », transformant l'épreuve en un moment d'apprentissage subjectif.
  • Les défis historiques et structurels : Martuccelli identifie 8 épreuves majeures. Quatre sont institutionnelles (l'école, la famille, le travail, la ville) et quatre relèvent du lien social (le rapport à l'histoire, aux collectifs, aux autres, à soi-même).

Il est crucial de noter que si l'épreuve est contingente au niveau individuel, elle est strictement standardisée et séquentielle au niveau socio-historique. Elle constitue ainsi le médiateur heuristique entre les transformations macro-structurelles et le jeu micro des places sociales.

6. Méthodologie et Finalité : Pour une Sociologie « Pour » les Individus

Sur le plan méthodologique, cette sociologie réhabilite le portrait et le récit de vie. L'enjeu est de dépasser la démarche « illustrative » — où l'individu n'est qu'un échantillon de sa classe — pour saisir la singularité des variations intra-individuelles.

Les approches divergent selon la focale : Bernard Lahire utilise le portrait pour traquer les socialisations hétérogènes et contradictoires (dispositionnalisme), tandis que François de Singly s'attache à la manière dont l'individu construit une identité personnelle autonome. Dans tous les cas, le portrait est l'outil qui sauve l'individu de l'anonymat statistique pour éclairer son « travail sur soi ».

En conclusion, la mission de cette sociologie est d'apporter une « réponse laïcisée sur les maux de cette société ». Elle doit répondre à deux urgences : « que se passe-t-il ? » et « comment agir ? ». La thèse de Martuccelli est sans équivoque : la sociologie de l'individu est une sociologie pour les individus. Son rôle est de retraduire les souffrances privées en épreuves sociales intelligibles. Elle enseigne que l'intelligence de soi passe nécessairement par l'intelligence de la société. Toutefois, le lieu ultime de l'action n'est pas le sujet lui-même, mais la transformation des structures sociales qui l'oppriment.


td danilo Martucceli

Pour saisir la portée de la rupture épistémologique opérée par Danilo Martuccelli, il est indispensable de revenir à la genèse du paradigme classique. Durant la « première modernité », la sociologie s'est structurée autour d'un projet homogène : socialiser le vécu individuel pour le rendre intelligible. Dans ce cadre, toute action humaine, même la plus intime comme le suicide, n'était recevable qu'en tant que produit d'un contexte social de production. Ce modèle visait un ajustement total entre les structures systémiques et les existences singulières, réduisant l'individu à une fonction du Tout.


1. Le Cadre de la Première Modernité : L'Individu comme « Personnage Social »

Dans cette grammaire traditionnelle, l’individu est appréhendé comme un personnage social. Sa subjectivité est évacuée au profit d'une lecture positionnelle où les conduites sont des émanations mécaniques de la structure. Le sociologue classique s'arrogeait alors une « lucidité extra-ordinaire » (p. 28), une posture surplombante lui permettant de voir ce que l'acteur ignore.

  • Position sociale : Elle agit comme le moteur souverain des conduites. La position génère un espace de production et de reproduction dicté par des « forces sociales » qui préexistent à l'individu.
  • Systèmes, Champs et Configurations : L'analyse repose sur les piliers conceptuels de Parsons (le système), Bourdieu (le champ) et Elias (la configuration), où l'architecture sociale prime sur l'expérience.
  • Règle de l'objectivation : Ce principe fondateur impose de rompre avec le sens commun. Selon la formule de Bourdieu et Passeron (Introduction à la sociologie, 1967-1968), il s'agit de ne pas écouter « ce que les gens pensent de ce qu'ils font » pour expliquer exclusivement « ce que les gens font à partir de ce qu'ils sont ». La conscience est ici une illusion que seule la science peut dissiper.
  • Processus de socialisation : Dans la lignée durkheimienne, la socialisation (ou l'éducation) assure un ajustement quasi parfait entre les besoins du système et les dispositions individuelles, façonnant des acteurs en adéquation avec leurs rôles.

Ce modèle, bien que robuste, se heurte aujourd'hui à des « anomalies » structurelles : le personnage social s'effrite, laissant place à des vécus qui ne se laissent plus réduire à leurs déterminants statistiques.

2. Le Mécanisme de la Crise : Le Phénomène de « Désajustement »

La modernité tardive est marquée par une mutation profonde de la réalité sociale, révélant les lacunes d'un modèle théorique conçu pour des sociétés fortement intégrées. Le cœur de cette crise est le désajustement : une disjonction croissante entre le système (l'objectif) et l'individu (le subjectif).

Ce désajustement est alimenté par deux moteurs essentiels :

  1. Le mouvement de singularisation : Les individus tendent à s'autonomiser de leurs positions sociales. Le vécu ne s'aligne plus automatiquement sur la place occupée dans la hiérarchie.
  2. La réflexivité de la trajectoire : L'individu conscientise désormais son avenir et son parcours. Il se perçoit souvent en décalage, voire en rupture, avec ce que sa position sociale devrait théoriquement lui dicter.

Cette instabilité force la discipline à un choix radical : s'obstiner dans l'ancien modèle au risque de l'obsolescence, ou refonder la sociologie autour de l'individu comme centre de gravité analytique.

3. La Modernité et le Cycle de Dissociation-Intégration

La modernité n'est pas un état de stabilité, mais une dynamique d'instabilité chronique. Comme le souligne Marshall Berman (1982), vivre la modernité, c'est éprouver le sentiment de résider dans un univers en constant changement, un monde qui devient chaque jour plus « étranger ». C'est dans ce décalage que naît un questionnement existentiel permanent sur la nature du lien social.

Martuccelli identifie un cycle sociologique en trois temps :

  1. La dissociation originelle induite par la modernité.
  2. L'intégration factice opérée par l'invention du concept de « Société ».
  3. Les nouvelles dissociations contemporaines qui brisent définitivement l'illusion d'une unité entre l'acteur et le système.

Dans ce contexte où « le vieux meurt et le nouveau tarde à naître », l'expérience subjective ne peut plus être traitée comme un résidu négligeable. Elle devient l'objet d'étude prioritaire pour comprendre comment se maintient un monde social en fragmentation.

4. Les Fondements de la Sociologie de l'Individu Contemporaine

Le passage à la sociologie de l'individu marque le déclin de l'imposition institutionnelle descendante au profit d'un « engendrement » des normes en situation. Les individus, par leur capacité réflexive, produisent les règles de leur propre existence. Cette mutation multiplie les expériences incertaines, telles que le « faire famille », où les normes ne sont plus héritées mais laborieusement construites.

Ce champ de recherche se structure autour de quatre caractéristiques :

  1. Le projet d'individualisation : À l'inverse de l'école de Chicago centrée sur l'interaction, Martuccelli insiste sur l'obligation structurelle : les individus sont désormais contraints de se constituer comme tels.
  2. Nature empirique : Loin des abstractions, la sociologie française de l'individu s'ancre dans l'observation minutieuse des parcours réels.
  3. Articulation Travail sur soi / État de société : Sans verser dans la psychologie, l'analyse porte sur trois dimensions : l'action de l'individu sur la société, celle de la société sur l'individu, et l'axe désormais central du travail de l'individu sur lui-même.
  4. La gestion des tensions : L'individu est le siège de conflits nés de ses dispositions plurielles (Lahire), de la navigation entre modèles identitairescontradictoires et de la confrontation aux épreuves sociétales.

Cette approche consacre l'avènement de « l'homme pluriel » : un être non-homogène, traversé d'ambivalences et d'une complexité irréductible.

5. L'Individuation et l'Analyse par les « Épreuves »

Le pivot conceptuel de Martuccelli réside dans l'individuation, qu'il définit comme le processus structurel de fabrication de l'individu par une époque donnée.

L’opérateur analytique de ce processus est la notion d'Épreuve, qui se distingue par quatre propriétés majeures :

  • La complexification du récit : Le triptyque « formation, mise à l'épreuve, résolution » s'est brisé. L'épreuve est désormais permanente (le parcours scolaire est une épreuve en soi) et les tensions ne trouvent plus de résolution définitive.
  • L'acteur face au ressenti : L'épreuve place l'individu face à des ruptures (chômage, divorce). Dans cette « réalité douloureuse », l'absence de clé de lecture collective pousse souvent l'acteur à conclure, à tort, que ses échecs sont de sa seule faute (« c'est la faute de l'individu »).
  • Le processus de sélection et d'apprentissage : Par l'anticipation et l'évaluation, l'individu « décide de son sort », transformant l'épreuve en un moment d'apprentissage subjectif.
  • Les défis historiques et structurels : Martuccelli identifie 8 épreuves majeures. Quatre sont institutionnelles (l'école, la famille, le travail, la ville) et quatre relèvent du lien social (le rapport à l'histoire, aux collectifs, aux autres, à soi-même).

Il est crucial de noter que si l'épreuve est contingente au niveau individuel, elle est strictement standardisée et séquentielle au niveau socio-historique. Elle constitue ainsi le médiateur heuristique entre les transformations macro-structurelles et le jeu micro des places sociales.

6. Méthodologie et Finalité : Pour une Sociologie « Pour » les Individus

Sur le plan méthodologique, cette sociologie réhabilite le portrait et le récit de vie. L'enjeu est de dépasser la démarche « illustrative » — où l'individu n'est qu'un échantillon de sa classe — pour saisir la singularité des variations intra-individuelles.

Les approches divergent selon la focale : Bernard Lahire utilise le portrait pour traquer les socialisations hétérogènes et contradictoires (dispositionnalisme), tandis que François de Singly s'attache à la manière dont l'individu construit une identité personnelle autonome. Dans tous les cas, le portrait est l'outil qui sauve l'individu de l'anonymat statistique pour éclairer son « travail sur soi ».

En conclusion, la mission de cette sociologie est d'apporter une « réponse laïcisée sur les maux de cette société ». Elle doit répondre à deux urgences : « que se passe-t-il ? » et « comment agir ? ». La thèse de Martuccelli est sans équivoque : la sociologie de l'individu est une sociologie pour les individus. Son rôle est de retraduire les souffrances privées en épreuves sociales intelligibles. Elle enseigne que l'intelligence de soi passe nécessairement par l'intelligence de la société. Toutefois, le lieu ultime de l'action n'est pas le sujet lui-même, mais la transformation des structures sociales qui l'oppriment.

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