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Séance n°4 : L’infidélité de Manon

 

Introduction

 

Présentation du contexte historique/littéraire et de l’extrait : Le roman de l’Abbé Prévost, Manon Lescaut, publié en 1731, raconte les aventures de deux jeunes amoureux : le chevalier des Grieux et l’héroïne éponyme Manon Lescaut. Dans cette histoire, si les deux amants bravent tous deux des interdits et cherchent par tous les moyens à se procurer de l’argent, c’est pour des raisons différentes : des Grieux commet des forfaits de plus en plus graves pour pouvoir entretenir Manon qui, quant à elle, a recours aux largesses d’amants plus vieux et fortunés afin de maintenir un train de vie luxueux qui semble lui être nécessaire. Cependant des Grieux, malgré les infidélités de sa maîtresse, après chacune de ses trahisons apparaît toujours plus attaché à Manon. 

L’extrait dont nous allons présenter l’étude linéaire est situé dans la seconde partie de ce roman-mémoires. Après l’évasion organisée par des Grieux pour libérer Manon de La Salpêtrière, le jeune M. G... M. … a demandé à Manon d’être sa maîtresse. Celle-ci accepte. Désespéré, des Grieux se précipite chez M. G… M… et trouve Manon en train de lire tranquillement. Les deux amants se font alors face : des Grieux formule des reproches à Manon qu’il considère comme ingrate, inconstante, infidèle et sans parole. La réaction de Manon est finalement inattendue. 

 

[lecture du texte] 

 

Problématique : La confrontation entre Des Grieux et Manon révèle-t-elle ce qui les oppose ou ce qui les rapproche ? 

 

Plan : 

- « Ah! Manon, Manon, repris-je avec un soupir (…) pour la constance et la fidélité. » (l.1-5) : Des Grieux prononce un discours désespéré et met en scène une accusation terrible contre sa maîtresse

- « Elle baisait mes mains […] la constance et la fidélité (6-10) : Un réquisitoire qui tourne au pathétique

- « Ces paroles furent accompagnées (…) ou si j’ai eu la pensée de le devenir ! (l.11-14) : La réplique de Manon, un plaidoyer surprenant 

- « Ce discours me parut (…) tout m’est égal. » (l.15-21) : Une incompréhension mutuelle qui débouche sur une rupture violente et théâtrale

 

I. Des Grieux prononce un discours désespéré et met en scène une accusation terrible contre sa maîtresse

 

« Ah! Manon, Manon, repris-je avec un soupir, il est bien tard de me donner des larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, voyez qui je suis ; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un malheureux qu’on a trahi et qu’on abandonne cruellement.

Elle baisait mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments ? Amante mille fois volage et cruelle, qu’as-tu fait de cet amour que tu me jurais encore aujourd’hui ? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu’une infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement ? C’est donc le parjure qui est récompensé! Le désespoir et l’abandon sont pour la constance et la fidélité. »

 

1. Le chevalier met en scène son désespoir… 

Des Grieux cherche évidemment à émouvoir Manon, à qui il s’adresse directement au début de l’extrait. Mais il ne faut pas oublier que c’est aussi Renoncour le destinataire du récit de des Grieux. Pour rendre ses paroles plus touchantes, ce dernier emploie donc tout l’arsenal discursif du « pathos » (en grec, la souffrance) : 

• Le discours direct : la plainte et le désespoir du chevalier sont ainsi rapportés le plus fidèlement possible. Toute la douleur de des Grieux apparaît aux yeux du lecteur. 

• L’interjection « Ah ! » amorce la plainte du chevalier et précède la répétition du nom « Manon » que l’on imagine exprimée comme un lamento très théâtral

• L’hyperbole « causé ma mort » rend compte de l’agonie morale qui touche le chevalier.

- De plus, ce discours pathétique tend indéniablement vers l’élégie. En effet, très vite la complainte de des Grieux se fait presque musicale :

• L’allitération en « m » insiste sur le prénom de l’héroïne, Manon, autant que sur ses « larmes » et la « mort » du chevalier ; ou encore le rythme descendant de la phrase (un decrescendo).

• La subordonnée circonstancielle « lorsque vous avez causé ma mort », qui vient contredire la principale « il est bien tard de me donner des larmes », renforce l’impression pathétique voulue par des Grieux. 

La « mort » dont parle des Grieux est évidemment un danger qui plane au-dessus des personnages tout au long de l’histoire, d’autant plus que celle de Manon a déjà été annoncée. Par une ironie tragique, cette mort « morale » dont se plaint des Grieuxfrappera Manon à la fin du roman alors qu’elle manquera le chevalier. 

 

Vous affectez une tristesse que vous ne sauriez sentir.

 

2. Il accuse Manon d’être une manipulatrice et c’est un véritable procès qui commence.

- Des Grieux prétend que sa maîtresse est une hypocrite et que les douleurs du chevalier lui sont indifférentes :

• Le verbe « affectez » signale la tromperie, la duplicité.

• Le conditionnel présent « sauriez » exprime l’impossibilité (irréel du présentde Manon à compatir à la douleur du chevalier.

- Manon est donc accusée d’avoir été infidèle à des Grieux ; de jouer plus généralement la comédie ; de n’avoir pas de cœur. 

⇨ Si le début du discours de DG visait à capter l’attention de son auditoire, il se livre désormais à un réquisitoire contre celle qui l’a « trahi », preuve de sa maîtrise de la rhétorique. 

 

Le plus grand de vos maux est sans doute ma présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs.

 

3. Une énième infidélité qui viendrait déchirer le voile d’un passé truqué.

- Sidéré, des Grieux prétend que sa présence a toujours été désagréable à Manon, qui n’aurait jamais cherché qu’à exploiter sa bourse et sa protection. 

• L’emploi du superlatif « le plus grand de vos maux » s’oppose directement au groupe nominal « vos plaisirs ». La rupture est complète. 

• Les adverbes et locutions adverbiales « sans doute » et « toujours » revisitent et transforment entièrement l’histoire de leur amour : des Grieux s’imagine l’amant d’une femme qui n’a jamais fait que se jouer de lui.

⇨ L’objectif de DG est peut-être, par l’exagération des« crimes » de Manon, à l’inciter à se défendre de l’indifférence dont des Grieux l’accuse, dans l’espoir peut-être de l’attendrir pour la récupérer

 

Ouvrez les yeux, voyez qui je suis ; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un malheureux qu’on a trahi et qu’on abandonne cruellement.

 

4. Le chevalier, en orateur habile, confronte Manon avec ses contradictions.

- L’autorité de DG s’exprime par la modalité impérative de son discours et par la logique qu’il exprime :

• Les verbes « ouvrez » et « voyez » sont conjugués àl’impératif présentDes Grieux demande fermement à Manon de retrouver sa lucidité, comme si celle-ci avait perdu la raison.

• La tournure impersonnelle et le présent de vérité générale « on ne verse pas des pleurs si tendres pour un malheureux qu’on a trahi » donnent à la pensée de des Grieux un aspect de vérité universelle, comme dans la morale d’une fable.

⇨ DG accuse en ce sens Manon de folie, que celle-ci devrait logiquement réfuter. Ainsi le chevalier l’aura soit démasquée (elle joue la comédie et l’a toujours trompé), soit amenée à revenir sur sa décision de le quitter (elle est sincère et l’aime encore). On reconnaît que la stratégie est au cœur du discours du chevalier.

 

II. Un réquisitoire qui tourne au pathétique

 

Elle baisait mes mains sans changer de posture.

 

1. Des Grieux fait une pause dans son discours pour décrire la réaction de Manon… 

Si le lecteur suit toujours le point de vue (interne) de des Grieux, celui-ci décrit pour la première fois les réactions de Manon : « elle baisait mes mains sans changer de posture ». L’objet de la description, Manon, n’en reste pas moins mystérieux puisque le lecteur n’a pas accès à ses pensées : récit en focalisation interne + Imparfait à valeur descriptive « baisait mes mains » + Complément de manière « sans changer de posture ».

 

Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments ? Amante mille fois volage et cruelle, qu’as-tu fait de cet amour que tu me jurais encore aujourd’hui ? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu’une infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement ?

 

2. …avant de poursuivre ses reproches.

Des Grieux exprime son indignation à travers une série de formules interrogatives :

• La première question est rhétorique : « où sont vos promesses et vos serments ? ». 

• l’antéposition de l’adjectif péjoratif « inconstante » (ou encore « ingrate ») insistent sur l’infidélité de Manon Lescaut. 

• La périphrase « fille ingrate » dénonce avec force son égoïsme (« fille » est aussi à interpréter dans le sens de « femme légère », de peu de vertu). 

⇨ C’est donc le portrait d’une femme frivole et immorale que peint des Grieux. 

- La deuxième question renforce cette impression :

• L’hyperbole « mille fois volage », ou encore l’esquisse d’une femme sans foi ni remords « Amante […] cruelle » sont autant d’expressions renouvelées de l’accusation envers Manon, qui s’appuient toujours sur la comparaison entre un état passé idéalisé « qu’as-tu fait de cet amour », « tu me jurais » et sa ruine présente (« aujourd’hui »). 

- La troisième question réduit Manon à une figure diabolique :

• Le vocabulaire religieux (« infidèle », « Ciel », « saintement ») fait de des Grieux une victime de Manon, dont l’immoralité la rapproche du Mal au sens biblique ou mythologique. 

• Manon est traitée avec mépris par le chevalier, ravalée au rang de « traitresse » indifférenciée (présence de l’article indéfini « une »). 

⇨ Le désespoir du chevalier est sincère, mais l’accusation est si forte (et souvent inélégante) qu’on peut se demander si des Grieux ne cherche pas, à travers la violence de ses paroles, à se disculper de toute responsabilité dans une rupture finalement assez prévisible, à rejeter son malheur sur les fautes de Manon en oubliant son propre aveuglement (ce n’est pas la première fois qu’elle le trompe, pour des raisons que des Grieux connaît, et le procédé est à peu près toujours le même), en même temps qu’à faire regretter à Manon ses choix et à la ramener à lui

 

C’est donc le parjure qui est récompensé! Le désespoir et l’abandon sont pour la constance et la fidélité.

 

3. L’injustice du bourreau envers sa victime.

La tournure présentative « C’est donc » qui lance l’exclamation « le parjure qui est récompensé ! » met en valeur l’hypocrisie de Manon ; avant que la formule finale (la péroraison, en rhétorique), de ce réquisitoire illustre les talents oratoires de des Grieux, que sa détresse semble même développer. Les sentiments de « désespoir » et « l’abandon » deviennent les seules récompenses (injustes évidemment) d’un des Grieux statufié en victime, véritable figure allégorique de « la constance et la fidélité » (comme Pénélope dans L’Odyssée). 

 

III. La réplique de Manon, un plaidoyer surprenant

 

« Ces paroles furent accompagnées d’une réflexion si amère, que j’en laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s’en aperçut au changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j’ai pu vous causer tant de douleur et d’émotion; mais que le Ciel me punisse si j’ai cru l’être, ou si j’ai eu la pensée de le devenir ! »

 

1. Les deux amants plongent dans le silence et n’échangent désormais plus que par les larmes.

• Les paroles précédentes de des Grieux sont associées à des pensées douloureuses dont le lecteur ne saura rien, que le chevalier lui laisse deviner : L’adjectif qualificatif « amère », modifié par l’adverbe intensif « si », qui qualifie la « réflexion » de des Grieux dans une formule presque euphémistique (tant le chagrin exprimé est apparu douloureux, déchirant plus qu’amère), illustre le désarroi de des Grieux.

• Le verbe à l’infinitif « échapper » montre que la douleur ôte au chevalier le contrôle de lui-même.

⇨ Cette sensibilité extrême provoque finalement des « larmes » qui répondent à celles versées par Manon, dans un échange amoureux silencieux.

 

Manon s’en aperçut au changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence.

 

2. La communication entre les deux amants est, dès lors, toute sensorielle, intuitive et presque animale.

- Manon réagit « enfin » et semble réveillée, non pas par le discours, mais par la voix altérée de son amant, par son émotion qui transparait par : « un changement de voix ». Plus que par l’argumentation et les tours de la rhétorique, c’est par les sens que paraissent alors se comprendre les deux amants : le ton de la voix, le regard (les larmes versées) ou le toucher (les baisers de Manon sur les mains de des Grieux).

Manon redevient donc pleinement actrice de la conversation. Mais que se passe-t-il entre le discours de des Grieux et ce moment où Manon prend la parole ? Le récit de des Grieux ne le dit pas : il laisse ainsi Renoncour (et le lecteur), à travers ces zones d’ombre du récit, le soin d’imaginer la scène !

 

Il faut bien que je sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j’ai pu vous causer tant de douleur et d’émotion; mais que le Ciel me punisse si j’ai cru l’être, ou si j’ai eu la pensée de le devenir ! 

 

3. La défense de Manon est inattendue et… artificieuse ?

La réponse de Manon au discours du chevalier n’est pas celle qu’il attendait. Tout d’abord, elle se déclare « coupable » 

• Le verbe de nécessité, inclus dans la tournure impersonnelle « Il faut bien » introduit en effet la proposition subordonnée conjonctive « que je sois coupable », comme si le jugement que l’on pouvait porter sur elle ne pouvait souffrir d’aucun contestation ni débat.

- Cependant, cette culpabilité ne porte pas précisément sur ce que lui reprochait des Grieux : « puisque j’ai pu vous causer tant de douleur et d’émotion ». Manon ne se blâme que d’avoir causé de la douleur à des Grieux.

- Elle fait preuve ensuite de la même ingéniosité rhétorique que le chevalier 

• La conjonction de coordination « mais », qui signale l’expression de l’opposition, fait de l’argument précédent une simple concession à l’accusation de des Grieux.

• Manon invoque également un vocabulaire religieux, utilisant les armes du chevalier pour se défendre : « Ciel », « punisse » - invitation à un châtiment divin dans la proposition subordonnée indépendante (« Que le Ciel me punisse »).

• De plus, Manon ne concède sa culpabilité qu’à deux conditions, qui reposent toutes deux sur l’intentionnalité de l’acte : « si j’ai cru l’être ou si j’ai eu la pensée de le devenir ! » Ainsi Manon n’accepte d’être jugée coupable que des conséquences de ses actions (les souffrances de Des Grieux), mais nullement sur les causes de cette douleur (l’inconstance, la tromperie). 

⇨ Avec subtilité, Manon, en miroir des Grieux, se juge plutôt victime que coupable, innocente dans la mesure où elle n’a jamais eu aucune intention de faire le Mal, n’en ayant jamais eu conscience.

• Concision et efficacité, enfin, du discours de Manon, là où des Grieux avait dû déployer quantité de détours et de reformulations dans le but de la faire fléchir. 

⇨ On voit donc que les deux amants sont plus proches qu’il n’y paraît dans leur manière de se défendre, et dans la représentation qu’ils ont d’eux-mêmes, c’est-à-dire des victimes, qui n’ont pas conscience de mal agir, soudés tous deux par une passion qui n’a pas besoin des mots pour s’exprimer. 

 

IV. Une incompréhension mutuelle qui débouche sur une rupture violente et théâtrale

 

Ce discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d’un vif mouvement de colère. Horrible dissimulation! m’écriai-je. Je vois mieux que jamais que tu n’es qu’une coquine et une perfide. C’est à présent que je connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en me levant; j’aime mieux mourir mille fois que d’avoir désormais le moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je t’honore jamais du moindre regard!

Demeure avec ton nouvel amant, aime-le, déteste-moi, renonce à l’honneur, au bon sens ; je m’en ris, tout m’est égal. »

 

1. Des Grieux reprend : il considère le discours de Manon incohérent et insincère. 

Non seulement le propos de Manon est « dépourvu de sens », illogique, déraisonnable ; mais, ce qui semble plus grave, il estinsincère, hypocrite, « dépourvu […] de bonne foi ». 

• La proposition subordonnée circonstancielle de conséquence « si dépourvu de sens que… » traduit l’exaspération de des Grieux.

• La succession d’actions rapides, exprimée par les verbes au passé simple « parut », « pus », « m’écriai-je », accélère et dynamise le récit – des Grieux perd la maîtrise de lui-même.

• La courte phrase non verbale exclamative « Horrible dissimulation ! », au discours direct, confirme cependant que l’une de deux accusations est plus grave que l’autre : c’est l’hypocrisie de Manon qui produit la fureur de des Grieux

 

Je vois mieux que jamais que tu n’es qu’une coquine et une perfide. C’est à présent que je connais ton misérable caractère.

 

2. Des Grieux, bien que prisonnier de ses émotions, ne s’en juge pas moins, paradoxalement, plus lucide qu’auparavant !

• Les verbes au présent de narration « vois » et « connais » traduisent cette lucidité retrouvée. Certes il est dominé par la colère, mais Des Grieux n’est plus aveuglé par sa passion.

• La négation exclusive « tu n’es qu’une coquine… », la périphrase « une coquine et une perfide » précisent à nouveau le portrait d’une femme immorale, parce que sa parole n’est pas vraie

⇨ A travers le discours de des Grieux, Manon est évoquée dans les traits d’une femme qui lui aurait jeté un sort. Lorsque des Grieux déclare qu’il « connaît » le « misérable caractère » de Manon, il manifeste sa désillusion : il est détrompé. 

⇨ Enfin, le « mauvais caractère » illustre l’idée qu’elle ne peut changer. En effet, « caractère » signifie : qui ne peut être altéré. La décision de la rupture est alors logique. 

 

Adieu, lâche créature, continuai-je en me levant; j’aime mieux mourir mille fois que d’avoir désormais le moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je t’honore jamais du moindre regard!

 

3. Un discours qui débouche sur une rupture théâtrale

- Des Grieux en vient donc naturellement à imposer une séparation :

• La périphrase « lâche créature » réitère indirectement les reproches du chevalier. Une « créature », comme peut le signifier parfois le nom « fille », est dans un sens ancien une femme de mauvaise vie.

• L’adjectif « lâche » qualifie ce qui manque de décision, de volonté, de vigueur : Manon ne parvient pas, selon des Grieux, à se dominer elle-même.

• Des Grieux, répète les mêmes formules : « Que le Ciel me punisse »… La répétition du pronom personnel de la première personne, peu utile syntaxiquement, « Que le Ciel me punisse moi-même », renforce l’impression que des Grieux essaie de se persuader du bienfondé de sa décision

⇨ Des Grieux cherche-t-il alors à se persuader, à se convaincre ? En tout cas, à travers la mise en scène de sa colère et la diabolisation de Manon, il cherche à éveiller la pitié de Renoncour et, peut-être, celle de Manon. 

 

Demeure avec ton nouvel amant, aime-le, déteste-moi, renonce à l’honneur, au bon sens ; je m’en ris, tout m’est égal. »

 

4. Des Grieux renonce à Manon et sombre dans une indifférence de façade

- Les hyperboles reflètent encore la colère de des Grieux : « renonce à l’honneur »… la juxtaposition avec le GN suivant « au bon sens » montre que le chevalier n’a plus de temps à consacrer à sa maîtresse : il a pris sa décision ; il veut rompre. 

- Le parallélisme « aime-le, déteste-moi » traduit le renoncement qui s’opère dans son esprit. Cette soudaine concision du langage paraît calquée sur celle de Manon. 

- La déclaration finale, grandiloquente : « Je m’en ris, tout m’est égal » autant que redondanteconclut son discours d’une teinte nihiliste

 

Conclusion 

 

La découverte de l’infidélité et Manon, la rupture qui la suit, sont tout compte fait des évènements assez récurrents dans l’histoire, mais qui ne sont jamais banalisés par le récit. Dans cette scène, le désespoir de des Grieux est à son comble ; la trahison de Manon l’amène à nier leur amour, avant de la rejeter brutalement. Si sa détresse est sincère, les artifices langagiers qu’il emploie semblent utilisés pour apitoyer Manon (et Renoncour) sur son sort, lors de cette rupture pour le moins théâtrale. Mais la brutalité de des Grieux trouve une réplique au moins aussi violente dans la réponse de Manon. 

Les deux amants s’entendent finalement davantage par les sens qu’avec des mots ; leur passion est mystérieuse et les dirige tout entier. C’est jusqu’à leur rhétorique qu’ils copient parfois.

Cette scène de désillusion amoureuse est un topos de la littérature. Elle rappelle dans son traitement le « mal d’amour » dont souffrent les poètes et chevaliers du Moyen-Âge dans la littérature courtoise, dominés complètement par leur passion, susceptibles d’en mourir ou, se croyant mal-aimés, tombant dans une indifférence morbide, comme Lancelot près de glisser par la fenêtre d’une tour après avoir aperçu la reine Guenièvre, dans le roman de Chrétien de Troyes, Lancelot ou le chevalier à la charrette, ou cherchant à s’ôter la vie lorsqu’il croit la reine morte après avoir affronté pour la première fois Méléagant.